Laurence HAIM est correspondante de Canal Plus et Itélé aux Etats-Unis. Pour l’Important, elle livre son billet d’humeur de Washington.
Laurence Haïm

Laurence Haïm

Ferguson : «Quand il y a plus de caméras que de manifestants, c'est la télé qui crée l'évènement».

Laurence Haïm, correspondante de Canal + et Itélé à Washington, vient d'être élue "Femme d'or" des médias 2014. Elle raconte le procès de Ferguson et dénonce les dérives de l'info spectacle.

C'était un dimanche, j’étais à New-York en train de négocier pour Itélé l’interview de l’homme qui a tué Ben Laden. J’allume le poste et là je vois toutes les grosses vedettes de la télé américaine en direct de Ferguson disant :

- « Ca va péter, ça va péter… »

Je me dis : « C’est quoi ce délire ? Que font ces supers stars à Ferguson attendant que ça pète, alors que rien ne s’est encore produit? »

J’appelle Associated Press avec lesquels on travaille habituellement pour en savoir plus. Ils me disent : « Ohlala Laurence ça va péter, faut absolument venir » - ce à quoi je réponds que ça n’a pas encore pété -« Non ça n’a pas pété, mais ça va péter. On est en train de s’installer devant le tribunal, c’est à 10 minutes d’où ça va péter ».

 

J’appelle Paris et je leur dis « Moi je ne vais pas à 10 minutes d’un endroit où ça n’a pas pété, pour raconter que ça va péter, sans voir où ça va péter. Je suis beaucoup mieux à New-York pour suivre ce qui va se passer dans le reste de l’Amérique, là où ça va être sérieux».

Et là j’allume CBS, NBC, CNN... Les mégas stars - c’est comme pour nous, Bruce Toussaint, Laurence Ferrari, Audrey Pulvar, Gilles Bouleau... - tous répètent à l’envie « Ca va péter à Ferguson ».

 

C’est une hystérie médiatique que j’ai rarement connue. Je refuse de partir. Et le lundi soir, comme annoncé, ça pète. CNN fait un breaking sur sa reporter qui s’est pris un pavé dans la tête. Le breaking dure 2 heures en boucle : « Notre reporter s’est pris un pavé sur la tête ».

 

Là, j’appelle des producteurs américains de confiance pour leur demander :

- « Mais c’est vraiment la guerre à Ferguson ? » et ils me répondent « Ecoute, c’est vraiment très compliqué, il y a 500 caméras, il y a 3 immeubles qui brûlent, mais comme c’est construit en papier mâché, ça fait des grosses flammes, et on est tous en direct ».

Je leur demande, « Mais il y a combien de personnes dans la rue, combien qui manifestent contre le racisme ? » 

- « Bah c’est un peu compliqué car il y a la famille qui était devant le tribunal en disant qu’il fallait tout casser, mais objectivement il n'y a que 50-80 personnes. Des pilleurs qui mettent le feu et fracassent des vitrines pour piquer des télés » Et là je dis « Mais vous le dites ça ? »

- « Bah les images, c’est beau, c’est impressionnant ».

Là j'ai compris. J’ai été très virulente avec mes collègues qui me répondaient « Oui mais fallait quand même être à Ferguson, c’est emblématique ». J’ai répondu « Non pas forcément. De temps en temps, il faut savoir ne pas partir sur des trucs comme ça ».

Et le lendemain, c’est là que ça a été terrible pour moi, c’est Christiane Taubira qui tweete sur Ferguson.

Donc d’un seul coup, ça prend une ampleur politique française et tout le monde commence à dire « Laurence s’est gourée, patati patata.. » et moi j’ai tenu. J’ai dit « Ecoutez si vous avez envie de faire Gaza à Ferguson, c’est votre problème, mais moi je m’y refuse. Je ne veux pas faire partie de ça, je ne veux pas faire partie de ce journalisme là ».

Je dénonce l’hystérie médiatique sur Ferguson, je pense que c’est extrêmement dangereux. Nous sommes au début de quelque chose qui est en train d’arriver. Quand il y a plus de caméras que de manifestants, c’est la télé qui crée l’événement.