Épuisées, conquérantes ou mélancoliques, dans la rue ou dans les maisons closes, les prostituées sont une source d'inspiration pour les artistes. Le musée d'Orsay les accueille pour l'exposition “Splendeurs et misères - Images de la prostitution en France (1850-1910)”.
Publié le 06 octobre 2015 à 11h00
Mis à jour le 08 décembre 2020 à 05h54
Avec un tel thème, faut-il soupçonner le Musée d’Orsay de racolage actif ? Mauvais procès, tant la splendeur des oeuvres présentées accuse la misère d’une époque où Paris tapine à trottoirs ouverts et à maisons closes. Le parcours, clairement documenté en données sociologiques, répond à une scénographie de Robert Carsen qui, hormis quelques oeillades, évite l’esthétique bonbonnière du vice. Le visiteur ne se sent jamais voyeur, mais happé par cette injonction de Baudelaire invitant à la quête « du beau dans l’horrible. »
Les écrivains s'emparent du sujet
Tout commence en 1804, lorsque le Premier Empire légalise les bordels, encarte les filles par souci d’ordre public et prophylactique. Mais la sordide expansion des nymphes de ruisseau balaie toute tentative de contrôle. Ouvrières affamées, grisettes exploitées, provinciales échouées sur le pavé : vers 1866, la prostitution clandestine est sept fois supérieure à celle des maisons closes. Pour capter cette vie urbaine peuplée « de milliers d’existences flottantes » (Baudelaire), es peintres œuvrent dans l'ambigu. Leur touche a la vivacité d'un coup d'œil pour saisir un regard en biais, une mèche en goguette sous un bonnet, un ourlet de robe un peu trop retroussé, des silhouettes furtives sous l'éclairage urbain.
Et en peinture
Parfois jusqu’à la fascination, effrayante chez Louis Anquetin dont La Femme sur les Champs Elysée avec son assurance mordante sous une voilette mouchetée d’inquiétants points noirs irradie une séduction maléfique. Avec L’Absinthe, Degas, pour sa part, offre la vision d’une tapineuse harassée, plombée. Des scènes de genre plus ou moins crûes, mais rarement cruelles. L’obscénité existe bien, surtout dans le regard concupiscent des hommes : L’Anglais au promenoir de Jean-Louis Forain, avec cette toute jeune fille chaperonnée par sa mère qui fend la foule ; ou, dans un registre prolétaire, avec La Blanchisseuse de Pascal Dagnan-Bouveret, tableau dans lequel deux hommes, tels des prédateurs, se retournent sur une ouvrière se reposant sur un banc. Dans le registre des pierreuses, les grandes horizontales croqueuses de fortunes et de réputations s’affichent comme un facteur de réussite sociale, et se vautrent donc sur les cimaises des Salons, poules de luxes confiées au pinceau des peintres officiels.
Les artistes qui franchissent la porte des maisons closes ne recherchent pas cet honneur, mais à renouveler la représentation des corps jusque-là idéalisés au sein des ateliers. La quête d’un vocabulaire plastique au plus près de cette condition (in)humaine, tel Van Gogh traquant dans ses modèles le souvenir de Sien, la prostituée dont, jeune, il partagea le quotidien : « La vie est passée sur elle et la souffrance et l’adversité l’ont marqué. » Les peintres captent l’étiolement des journées : attente, sommeil, permanence de l’hygiène à travers les toilettes et des contrôles sanitaires, parties de cartes pour tromper l’ennui. Puis arrive L’Heure de la viande, titre emblématique d’un tableau d’Emile Bernard. Les filles sont montrées dans la gaité feinte pour émoustiller le client à son arrivée, puis, murées dans une accablante mélancolie. La représentation de l’acte sexuel n’intéresse pas vraiment. Degas, féroce, exécute des monotypes de mémoire peuplés d’anatomies souvent grotesques quand l’empathique Toulouse Lautrec, lui, donne une identité, un visage à ces femmes : « Il ne faut jamais oublier le ton moins de politesse que d’amitié dont il usait avec ces pauvres filles », rapporte l’homme d’affaire et critique d’art Thadée Natanson. Cette compassion sans glorification est la signature de la majorité des artistes.
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Au tournant du XX ème siècle, la figure de la prostituée s’efface au profit de l’ outrance de ses codes : maquillages gueulards, bas graphiques, enseignes d’hôtels borgnes. Picasso peint encore une terrible et pathétique mante religieuse décharnée, de profil (La Buveuse d’absinthe) et une madone arrachée aux bas fonds de la prison de Saint-Lazare, statufiée, minéralisée dans une nuit profonde (Femmes assise au fichu), avant de mettre une gifle à l’art moderne naissant avec le claque de ses Demoiselles d’Avignon.