
Et si Martin Winterkorn, le patron de Volkswagen (VW) démissionné d’un groupe qu’il avait contribué à hisser au sommet de l’automobile mondiale, n’avait rien su de la gigantesque manipulation de ses moteurs diesel ? Ce qui paraît invraisemblable, au vu de sa réputation d’ingénieur obsédé du détail, devient plausible si on considère la culture de management en vigueur au sein du groupe VW. Un groupe où la peur est érigée en mode de direction et où exprimer la moindre objection peut signer la fin de la carrière d’un cadre expérimenté.
« Volkswagen est une entreprise dirigée comme une monarchie absolue, où ce qui n’est pas autorisé ne peut pas arriver », explique au Monde un très bon connaisseur du groupe, régulièrement en contact avec les cadres. « On donne des instructions sur les objectifs à atteindre, et personne n’ose dire que cela n’est tout simplement pas possible, pas faisable techniquement. Parce que si quelqu’un dit cela, il peut se chercher un nouvel emploi ! »
Le fameux moteur truqué, l’EA189, était considéré comme une des réussites du groupe : une mécanique efficiente, peu gourmande en carburant et étonnamment faible en émissions. Depuis quelques jours, les témoignages se multiplient dans la presse pour soutenir la thèse qu’un petit cercle d’ingénieurs, sans doute désespérés, ont pu manipuler le logiciel du moteur, paniqués à l’idée de devoir demander une rallonge de moyens pour développer un nouveau système d’échappement.
La marque de Ferdinand Piëch
« Le haut management n’avait même pas besoin de savoir qu’un logiciel avait été installé, ils n’ont peut-être rien su effectivement ou n’ont pas voulu le savoir, mais ils ont certainement contribué à faire en sorte que certains ne trouvent pas d’autre issue que de faire cela », poursuit l’expert. « C’est bien simple : Martin Winterkorn ne tolérait aucune discussion ou critique. Cela vaut pour toute la vieille garde du haut management. Si vous comparez avec d’autres entreprises, même du secteur automobile, et que vous observez la façon non prétentieuse et ouverte avec laquelle on y dirige, vous constatez que VW, avec ses chefs inaccessibles, est un cas extrême », tranche-t-il. « Chez VW, ça marche comme en Corée du Nord, les camps de travail en moins », dit une célèbre boutade du Spiegel.
Cette culture de la peur, rarement évoquée, notamment en raison des succès du groupe, n’est pas uniquement la marque de Martin Winterkorn. Elle date au moins de son prédécesseur, Ferdinand Piëch, connu pour être impitoyable avec ses opposants et critiques. La violence de la guerre des chefs qui a miné VW au printemps est le dernier exemple d’une longue série de conflits qui émaille l’histoire du groupe et de la famille actionnaire, depuis que M. Piëch y travaille.
Dans une critique d’une rare violence, parue dans le journal Berliner Morgenpost du 21 septembre, Thomas Sattelberger, ancien directeur du personnel du groupe Deutsche Telekom, dénonce tout le « système Volkswagen ». Selon lui, l’ancien duo à la tête de VW aurait installé une culture d’entreprise « où les porteurs de mauvaises nouvelles sont guillotinés, même s’ils ne sont pas responsables ». Une culture qui peut conduire à des erreurs dramatiques, si des problèmes ne sont pas relayés à la hiérarchie.
« J’attends de l’ouverture et de la sincérité, j’y tiens. La critique constructive est autorisée à tous les niveaux », a insisté Matthias Müller, le nouveau PDG du groupe, devant les salariés rassemblés mardi 6 octobre à Wolfsburg.
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