Ni homme, ni femme. Une personne intersexuée s'est vue reconnaître le droit par la justice, à Tours, de faire apposer la mention "sexe: neutre" sur son état civil. Une première en France, révélée ce mercredi par 20 Minutes. "Le sexe qui [lui] a été assigné à sa naissance apparaît comme une pure fiction (...) imposée durant toute son existence", peut-on lire dans le jugement. "Il ne s'agit aucunement de reconnaître l'existence d'un quelconque ''troisième sexe'' mais de prendre acte de l'impossibilité de rattacher l'intéressé à tel ou tel sexe, ajoute le magistrat. Née, selon son médecin, avec un "vagin rudimentaire", un "micropénis", mais pas de testicules, cette personne qui souhaite conserver l'anonymat souffre d'avoir été mise dans la case masculine dès sa naissance malgré son "ambiguïté sexuelle".

Chirurgie précoce des organes génitaux, non-consentement des enfants, acceptation de la différence... Le cas des personnes intersexuées, que l'on appelait autrefois hermaphrodites, soulève de nombreuses questions. Interview avec Dany-Salomé Gillis qui a raconté son histoire en 2011 dans un livre, Je suis né ni fille ni garçon (Editions Eyrolles).

Comment accueillez-vous la décision du tribunal de grande instance de Tours?

C'est évidemment une bonne chose, c'est une petite avancée administrative que j'approuve. Mais au fond, c'est assez anecdotique. Nous, intersexués, faisons partie d'une minorité. La France commence à peine à s'intéresser au sujet, le chemin est encore long. Alors que l'Allemagne a reconnu la possibilité d'inscrire un sexe "indéterminé" aux nourrissons sur leur certificat de naissance il y a déjà deux ans, comme l'Australie avant elle. Le problème n'est pas tant d'être rattaché à tel ou tel sexe alors que l'on naît intersexué, mais plutôt qu'on nous l'impose.

Qu'entendez-vous par là?

Quand un bébé naît, les parents ont trois jours, sauf exception, pour le déclarer à l'état civil. Et on leur demande alors de préciser le sexe de l'enfant. Ce qui pousse médecins et parents à prendre des décisions très rapides. Dans la réalité, à la naissance, bien souvent, le médecin dit aux parents: "Voilà, nous avons un souci." Les parents pensent alors que leur enfant n'est pas normal, ce qui génère une angoisse. Ils vont dans la plupart des cas suivre l'avis du corps médical qui décide d'opérer. Nous sommes face à une volonté médicale et administrative de normaliser de force.

Avez-vous, vous-même, subi cette "normalisation forcée"?

Je suis né avec les testicules pas descendus et un début de vagin. On m'a opéré à la naissance et fait de moi un garçon alors que, petit, je me sentais fille. Je suis comme une femme déguisée en homme, prisonnier de mon propre corps. J'ai pris conscience de ma différence vers mes dix ans quand mon père s'est rendu compte que j'avais un problème de développement sexuel. J'en ai beaucoup souffert et j'en souffre encore aujourd'hui à plus de 60 ans. C'est le problème d'une vie. J'ai pensé à changer de sexe mais je n'ai jamais été jusqu'à l'opération. J'ai plutôt choisi d'intégrer cette dichotomie en moi, car le chemin de la transsexualité n'est pas facile non plus.

Comment mieux prendre en compte cette particularité?

C'est une vaste question. Chaque cas est différent, il est difficile de prendre en compte les choses de manière générale: certains naissent avec les deux sexes, d'autres ont des organes génitaux cachés. Mais on pourrait imaginer laisser les enfants intersexués le rester dans leur jeunesse. Ce ne serait pas évident pour autant, les enfants sont souvent cruels et se déshabiller dans les vestiaires ou se rendre à une visite médicale peut se révéler une épreuve. Mais si on respectait cette règle, les personnes intersexuées pourraient, à l'âge de 18-20 ans, choisir elles-mêmes si elles veulent se déterminer dans un sexe ou un autre. De quel droit décider à leur place à la naissance?