
Dans la salle du tribunal d’Addis-Abeba, des cris de joie étouffés ont salué l’acquittement des cinq accusés vendredi 16 octobre. Sur sa chaise, le journaliste Tesfalem Waldyes s’est recroquevillé pour verser quelques larmes. Ses anciens compagnons de cellule, accusés eux aussi de lien avec des groupes terroristes, seront bientôt libres. Trois des accusés ont été élargis après la lecture par le juge de leur dossier sans queue ni tête, tissé de confessions arrachées à coups de trique. Le quatrième, qui doit répondre d’« incitations à la violence », reste en prison. La dernière était jugée par contumace.
Les acquittés appartiennent à un groupe de six blogueurs arrêtés les 25 et 26 avril 2014 avec trois journalistes. En baptisant leur collectif Zone 9, une allusion aux huit départements de la prison de Kaliti où de nombreux journalistes et opposants purgent de lourdes peines, ils assimilaient l’Ethiopie à une prison à ciel ouvert. Pas vraiment du goût des autorités.
A l’origine de nombreux écrits critiques envers le gouvernement, le groupe a été accusé de comploter avec Ginbot 7, une organisation d’opposants en exil, considérée comme un groupe terroriste par Addis-Abeba. « Les preuves présentées étaient trop faibles », assurait vendredi dernier, à la sortie du tribunal, Ameha Mekonnen, l’un des avocats des journalistes et des blogueurs. « Et la Cour a estimé que leurs écrits relèvent de la liberté d’expression. »
Il aura fallu 38 auditions et cinq cent trente-neuf jours de détention avant que les juges arrivent à cette conclusion. Trois d’entre eux – Atnaf Berhane, Abel Wabella et Natnail Feleke – ont été libérés le lendemain de l’annonce de leur acquittement. Le quatrième, Befekadu Hailu, restera en prison, le temps de savoir, mercredi prochain, si le juge accepte de le libérer sous caution. Le jeune blogueur est désormais accusé d’« incitations à la violence » pour ses écrits ; ce qui peut lui valoir de rester jusqu’à trois ans de plus en détention. La cinquième accusée, vivant aux Etats-Unis, était jugée par contumace.
Atteintes répétées contre la liberté de la presse
En juillet, quelques jours avant la visite du président des Etats-Unis, Barack Obama, à Addis-Abeba, les trois journalistes Asmamaw Hailegiorgis, Edom Kassaye et Tesfalem Waldyes, ainsi que deux des blogueurs – Mahlet Fantahun et Zelalem Kibret –, avaient été libérés, et les accusations de terrorisme, levées.
Le cas de Zone 9 avait en effet été au centre d’une longue campagne de soutien sur Internet, avec les réseaux sociaux. Des diplomates européens, mais plus souvent américains, ont assisté aux audiences. Au-delà, les activistes et les organisations, telles que Human Rights Watch (HRW) ou le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), visaient la loi éthiopienne antiterrorisme, entrée en vigueur en 2009 et fréquemment utilisée pour incriminer journalistes et opposants.
Pour HRW, « la décision de la cour éthiopienne est une étape importante, mais seulement s’il s’agit de la première d’une plus large série de changements visant à inverser l’étranglement de la liberté de la presse et de la liberté d’expression que le gouvernement d’Ethiopie a imposé lors de la dernière décennie ». Ces dernières années, en particulier à l’approche des élections nationales de mai 2015, qui ont vu la coalition au pouvoir et ses alliés remporter 100 % des sièges au Parlement, de nombreux journaux et magazines ont été fermés. Le CPJ classe l’Ethiopie au deuxième rang des pays « geôliers de journalistes en Afrique ».
« Toute cette affaire est absurde »
Des mises en cause qui n’empêchent pas Addis-Abeba d’être l’un des principaux récipiendaires de l’aide humanitaire ni de figurer parmi les principaux alliés de l’Occident dans la Corne de l’Afrique. Une position que le pays doit en partie à son impressionnante croissance économique à deux chiffres depuis une décennie au cœur d’une région rongée par les guerres civiles et l’instabilité politique.
Vendredi, à la sortie du tribunal, les familles et les amis des blogueurs s’étreignaient. Bientôt, leurs proches n’auront plus à dormir au milieu de 150 autres détenus dans des salles exiguës, insalubres et équipées de quatre toilettes sans eau. Il leur faudra aussi vivre avec le souvenir des mauvais traitements dont ils disent avoir été victimes. Et la suspicion d’un pouvoir qui les gardera à l’œil. Tout cela pour des articles écrits sur Internet auxquels seuls 1,9 % de la population éthiopienne a accès, d’après l’Union internationale des télécommunications.
S’affranchissant un moment de sa retenue, une fois annoncée l’acquittement de ses amis, le journaliste Tesfalem Waldyes a secoué la tête : « C’est absurde. Toute cette affaire est absurde… »
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