2035 ou le very bad trip des services de renseignement américains

Pandémies, crises politiques, guerre nucléaire… Le rapport sur le futur remis à Donald Trump est cataclysmique. Mais la résilience peut nous sauver. Ouf..

2035 ou le very bad trip des services de renseignement américains

À quoi ressemblera le monde dans vingt ans ? Pour répondre à cette question, chaque président élu américain reçoit, lors de son entrée en fonction, un rapport du National Intelligence Council (NIC), une des nombreuses branches des services de renseignement américains. Nous avons lu la dernière édition de ce rapport intitulé Global trends 2035, rendu public début janvier 2017. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les perspectives ne sont pas super jouasses… 

« Le risque de conflits, y compris de conflits interétatiques, va augmenter dans les vingt prochaines années », prophétise le rapport. Les intérêts divergents entre grandes puissances, les menaces terroristes, l’instabilité des États faibles, ajoutés à « la propagation de technologies disruptives et mortelles », constituent le terreau de ces menaces belliqueuses. Afin de tuer tout résidu éventuel d’optimisme chez le lecteur, le NIC précise que si le nombre et l’intensité des conflits ont bien baissé au cours des vingt dernières années, la tendance s’inverse depuis 2011.

Cyberguerre et guerre spatiale

La nature des conflits va également changer. Les groupes non-étatiques – insurgés, activistes, terroristes, gangs criminels – vont continuer à accroître leurs capacités d’action et leur rôle dans les conflits à venir. Et l’accès de plus en plus facile à des armes de haute technologie (missiles sol-air, drones, missiles anti-tank portables, etc.) renforce leur capacité de nuisance.

Autre tendance qui devrait se confirmer, celle de la « guerre à distance ». Le développement rapide d’armes robotiques, téléguidées et de haute précision, ainsi que les cyberattaques, ont en commun de nuire à l’adversaire sans mettre en danger des vies humaines. La guerre déshumanisée (en tout cas du point de vue de l’assaillant) devrait donc devenir la norme. La guerre pourrait également s’étendre à l’espace où « le déploiement de technologies antisatellites destinées à mettre hors d’usage ou détruire des satellites pourrait intensifier les tensions mondiales ».

L’effondrement d’États faibles pourrait mettre à disposition de groupes terroristes des armes de destruction massive, notamment biologiques

Pour compléter le tableau, les risques liés aux armes de destruction massive devraient aussi augmenter, estime le NIC. La prolifération nucléaire risque de s’accentuer, notamment dans des États se sentant menacés par les programmes nucléaires nord-coréen et iranien. L’effondrement d’États faibles pourrait aussi mettre à disposition des groupes terroristes des armes de destruction massive, notamment biologiques.

Exercice des forces de sécurité au Koweït, simulant une attaque terroriste biologique. (Getty images)


Haro sur les gouvernants

En matière de politique intérieure, « gouverner va être de plus en plus difficile  », prévient le NIC. Le divorce entre les populations et leurs dirigeants va s’accentuer dans les prochaines décennies. La capacité d’action limitée d’Etats aux marges de manœuvre fiscales réduites va accentuer l’insatisfaction et la défiance des citoyens. L’emploi continuera notamment d’être une source d’inquiétude pour ces derniers. Les services de renseignement américains reprennent aussi les éléments d’analyse classiques de nombreux prospectivistes : la robotique, l’automatisation, l’intelligence artificielle, l’Internet des objets, la blokchain, les nouvelles énergies et les biotechnologies – en gros tout ce qu’Usbek & Rica passe son temps à décortiquer – devraient complètement bouleverser le marché du travail, les systèmes de santé, l’énergie, les transports et l’économie dans son ensemble.

 « Les Américains témoignent du plus bas niveau de confiance dans leur gouvernement depuis 1958, quand celui-ci a commencé à être mesuré »

L’accès des citoyens à toujours plus d’informations sur les coulisses et les secrets des gouvernants et des institutions tend, en parallèle, à révéler davantage de scandales et d’affaires de corruption. « Les Américains témoignent du plus bas niveau de confiance dans leur gouvernement depuis 1958, quand celui-ci a commencé à être mesuré  », note le rapport.

Ce climat délétère est accentué par l’action des réseaux sociaux comme des médias traditionnels, dont « la polarisation et la logique commerciale » nous feraient entrer dans cette fameuse ère politique « post-vérité » ou « post-factuelle ». « Les efforts de la Russie vis-à-vis de l’Ukraine et de l’élection présidentielle américaine, comprenant la manipulation des allégations de Wikileaks, le démontre ». Donald Trump, premier destinataire du rapport, appréciera.

Les services de renseignement américains accréditent la thèse d’une interférence des Russes dans la campagne présidentielle américaine en faveur du candidat Républicain. Trump et Poutine démentent tous deux ces allégations. © Petra Malukas / AFP


Emballement climatique et pandémies 

Un dernier point fort émerge de ce panorama catastrophiste : l’impact du réchauffement climatique. Le rapport prévoit que les phénomènes météo extrêmes vont se multiplier d’ici à 2035, déclenchant nombre de catastrophes : « pertes de récoltes, incendies, blackouts énergétiques, vagues migratoires et épidémies de maladies infectieuses ». Le renseignement américain souligne qu’au-delà de ces conséquences, établies sur la base des prévisions scientifiques, le climat pourrait même s’emballer plus rapidement et plus drastiquement que ne le prévoient les modèles, « étant donné la complexité du système et de l’histoire climatique ». Par ailleurs, les émissions de gaz à effet de serre passées condamnent déjà les températures à continuer de monter significativement au cours des vingt prochaines années, et ce quels que soient nos efforts pour les réduire aujourd’hui.

 La moitié de la population mondiale fera également face à des pénuries d’eau potable en 2035 et la dégradation des sols va s’accélérer

La montée du niveau des mers, l’acidification des océans, la fonte des glaciers et du permafrost, la dégradation de la qualité de l’air « vont changer la façon et les lieux où vont vivre les gens ». En 2035, la pollution atmosphérique devrait être la première cause de mortalité environnementale. La moitié de la population mondiale fera également face à des pénuries d’eau potable à cette date, et la dégradation des sols, qui concerne déjà plus du tiers des terres mondiales, va s’accélérer et dégrader la productivité agricole dans les années à venir. Pour finir, le réchauffement climatique va accélérer les pertes de biodiversité, affectant notamment les forêts, les zones de pêche, les zones humides et les coraux.

En 2035, la pollution atmosphérique devrait être la première cause de mortalité environnementale. Ici, une « vue » de Paris noyé sous les particules fines… © Franck Fife / AFP.

Ces bouleversements environnementaux vont eux-mêmes chambouler la nature, la transmission et la répartition des différents agents pathogènes responsables de maladies humaines et animales. De quoi rendre « les épidémies plus difficiles à détecter et à contrôler  ». Cette belle mosaïque de catastrophes en perspective incitera peut-être Donald Trump à considérer le réchauffement climatique autrement que comme un canular complotiste fomenté par les Chinois…

Le monde est-il donc condamné au chaos ? Pas forcément, admet le NIC, qui imagine trois scénarios pour l’organisation du monde dans le futur, selon la façon qu’auront les pays de réagir face à tous ces enjeux. 

 

Scénario 1 : Un monde d’îles retranchées

Dès 2028, le protectionnisme s’est généralisé sur le globe. Des murs se sont dressés partout autour d’États inquiets et sur la défensive face aux vagues migratoires, à la prolifération de la menace terroriste et aux changements climatiques. Le commerce mondial comme le voyage ont largement reculé, surtout depuis la pandémie mondiale de 2023. La croissance est faible, voire inexistante, et la planète segmentée, démondialisée.

Dans les années 2020, la peur, les migrants et le terrorisme ont fait pousser des murs partout sur le globe. Comme celui-ci, qui séparait déjà en 2011 des colonies israéliennes et un camp de réfugié palestinien. © UPI/Debbie Hill

Le monde politique est frappé par l’instabilité. Les finances publiques sont trop exsangues pour répondre à la demande populaire pour plus de sécurité et plus de protection sociale. La montée des inégalités et la concentration des richesses ont accru ces tensions et le rejet de la mondialisation. L’intelligence artificielle et l’automatisation ont déstabilisé encore plus d’industries que ne le prévoyaient les économistes. Le développement des imprimantes 3D a aussi participé à la réduction du commerce mondial en redonnant plus de compétitivité aux producteurs locaux. Les cyberattaques et les luttes pour la propriété intellectuelle rendent Internet plus contrôlé et entravent les dynamiques de partage et la circulation de l’information en ligne.

 L’agriculture locale, dynamisée par les taxes carbone mises en place un peu partout, sera source de vitalité économique

La croissance économique pourrait toutefois connaître un second souffle. Le NIC suppose qu’après quelques années d’automatisation à tout rompre, le constat sera fait que les solutions les plus créatives et innovantes sont le fruit d’une alliance homme-machine. La robotisation, qui avait entraîné un chômage de masse, sera donc à son tour pourvoyeuse d’emplois. L’agriculture locale, dynamisée par les taxes carbone mises en place un peu partout, sera également source de vitalité économique. Enfin, les biotechnologies et les progrès médicaux redynamiseront les populations vieillissantes et diminueront drastiquement les coûts de santé. Ces nouveaux bénéfices ne profiterons toutefois qu’aux États ayant fait les bons choix : encouragement de la recherche et de l’innovation, partage des informations, éducation haut niveau, disponibilité d’enseignements et de technologies en ligne.

 

Scénario 2 : De l’escalade des puissances régionales… à la guerre nucléaire 

Dans ce scénario d’un monde « en orbites », (qu’on pourrait aussi appeler « scénario du pétage de plomb mondial ») les puissances régionales cherchent à développer leur sphère d’influence, entrant en concurrence les unes avec les autres au prix de tensions économiques, stratégiques et militaires croissantes. Tout part en vrille dès le début des années 2020, avec le repli des États-Unis sur eux-mêmes, qui laisse la main libre aux autres acteurs majeurs sur la scène internationale (Donald, si tu nous lis…). 

La Chine et la Russie saisissent immédiatement l’occasion pour étendre leur influence. Ils font entrer leurs voisins dans leurs orbites respectives pour leur imposer des concessions économiques et politiques. L’Iran tente de profiter de l’instabilité au Moyen-Orient pour faire de même. L’Inde et le Japon essayent de résister à la Chine. Celle-ci se confronte à la Russie pour récupérer les États d’Asie centrale. Bref, les tensions commencent à croître partout.

 La bataille de la propagande sur les différents canaux d’information finit par dissoudre la notion même de vérité, qui n’est bientôt plus qu’un lointain souvenir

La Chine énerve particulièrement le reste du monde en s’adonnant à de joyeuses manipulations climatiques. La situation environnementale se dégradant toujours davantage dans l’Empire du milieu, Pékin a recours à la géo-ingénierie, et injecte notamment des tonnes de sulfate dans l’atmosphère pour refroidir les températures. La communauté internationale s’émeut de ce qu’un pays puisse décider seul de bouleverser le climat mondial, ainsi que du danger que représentent ces expérimentations non coordonnées de géo-ingénierie.

La Russie, l’Iran et la Chine ont recours à la propagande, aux cyberattaques, à la coercition diplomatique et économique, mais évitent dans un premier temps d’en venir aux armes. La bataille de la propagande sur les différents canaux d’information finit par dissoudre la notion même de vérité, qui n’est bientôt plus qu’un lointain souvenir.

La marine de « l’Armée populaire de libération » chinoise étend son contrôle sur la mer de Chine, où les contentieux territoriaux sont multiples.

Mais l’escalade entraîne bien vite une course à l’armement. Une poignée d’évènements font culminer les tensions : un sous-marin autonome chinois heurte un navire de patrouille japonais à proximité des îles Sensaku, revendiquées par les deux puissances. Plusieurs cyberattaques contre des places financières européennes sont attribuées à des hackers russes. Et les missiles balistiques s’empilent dangereusement sur les rives du golfe persique entre l’Iran et l’Arabie Saoudite.

Le cauchemar culmine en 2028. La crise entre l’Inde et le Pakistan démarre par un conflit sur la gestion des eaux de l’Indus. Une série d’explosions à New Delhi est attribuée à des extrémistes pakistanais. La cyberguerre entre les deux pays a surtout pour effet de brouiller leur capacité d’analyse de la situation. Une intelligence artificielle supposée seconder l’état major finit par jouer un rôle catastrophique : elle interprète de travers des opérations destinées à dissuader l’adversaire qu’elle prend pour des signaux d’intentions belliqueuses. S’ensuit la première utilisation de l’arme nucléaire depuis 1945…

Les Américains, ces éternels sauveurs, sortent de leur réserve et avancent main dans la main avec la Chine pour pacifier le monde

Le NIC achève cependant ce scénario sur une note optimiste. L’explosion nucléaire sert de choc salvateur pour le monde. Les Américains, ces éternels sauveurs, sortent de leur réserve et avancent main dans la main avec la Chine pour pacifier le monde.

Ici, le renseignement américain veut surtout souligner que la guerre interétatique n’est jamais loin. L’enjeu des années à venir sera donc de préserver les alliances mondiales et de privilégier la coopération pour régler les crises internationales face au risque réel d’escalade rapide des conflits. L’effet de nuisance en cas de perte de contrôle des nouvelles armes et véhicules autonomes, des cybermenaces et des intelligences artificielles doit également être pris au sérieux.

 

Scénario 3 : Un monde en réseau, des États affaiblis

Même si tout n’est pas rose, ce troisième scénario est de loin le scénario le plus optimiste : aidés par l’utilisation croissante des dernières technologies de l’information et de la communication, les individus court-circuitent les États et les acteurs institutionnels classiques pour se fédérer en nouvelles communautés.

Les États conservent cependant la main sur quelques domaines régaliens : politique étrangère, défense et opérations militaires. Pour le reste, les citoyens font fi des frontières pour se regrouper par identités et proximités idéologiques, par métiers ou affinités diverses. Les groupes infranationaux s’entremêlent pour organiser la société : villes et autorités locales, acteurs économiques, associations, organisations religieuses. Les leaders et institutions nationales suscitent la défiance des citoyens, dont les activités économiques échappent toujours plus aux canaux étatiques. L’État perd des ressources financières, ce qui aggrave encore ainsi sa perte de crédibilité.

 Les régimes trop rigides se retrouvent fragmentés sous la pression des groupes ethniques, religieux et tribaux

Les entreprises occupent une place prépondérante dans cette nouvelle société. Leur influence croît avec le développement d’un marketing de pointe qui se diffuse sur tous les canaux d’information et bâtit une loyauté sans faille du côté des consommateurs. Les grands groupes proposent à leurs salariés des services intégrés pour l’éducation, la santé, le logement. Les multinationales assument un rôle croissant d’utilité publique en fournissant des biens publics et en finançant des programmes de recherche internationaux. Le transhumanisme s’impose et une nouvelle distinction de classe s’opère entre les humains augmentés et ceux qui choisissent de rester « naturels ». 

Plus réactives, plus à l’écoute des acteurs de la société civile, les villes, connectées entre elles pour faire face aux enjeux globaux, sont l’échelon privilégié de la nouvelle gouvernance. © BBC

Dans les États faibles et les régions ou règne l’instabilité, ces communautés infranationales de mieux en mieux organisées remettent en cause le pouvoir central. Une contestation numérique fédère la jeunesse arabe qui demande plus de démocratie directe et rejette la violence religieuse et terroriste. D’autres régimes autoritaires, notamment la Russie et la Chine, arrivent à maintenir un pouvoir central fort moyennant quelques compromis avec les autorités locales plus réceptives aux demandes de la société. Les régimes trop rigides se retrouvent néanmoins fragmentés sous la pression des groupes ethniques, religieux et tribaux.

En 2035, le terme « monde libre » hérité de la guerre froide a changé de sens

Ceux qui s’en sortent le mieux sont les démocraties libérales, où les acteurs locaux, privés et publics sont déjà habitués à co-gouverner. La gouvernance des villes triomphe. Les grandes cités connectées entre elles partagent informations et ressources, travaillant ensemble sur des problématiques comme le changement climatique, l’éducation et la pauvreté.

Des coalitions variées regroupent des organisations commerciales, religieuses, des autorités locales et des groupes de la société civile, auxquels se greffent parfois les gouvernements nationaux. Ces groupes peuvent se coaguler à différentes échelles pour régler des problèmes régionaux ou interrégionaux.

En 2035, le terme « monde libre » hérité de la Guerre froide a changé de sens. Il désigne désormais des réseaux d’États, entités infraétatiques et non plus étatiques, qui coopèrent et convergent vers la défense des libertés individuelles, des droits de l’homme, de politiques environnementales et durables, d’un commerce libre et d’une information transparente.

 

 La résilience pour sauver le monde

Dans la vaste panoplie d’écueils, de dangers et de catastrophes que nous concocte l’avenir selon le NIC, il se trouve cependant à chaque fois une solution pour améliorer les choses. Le service de renseignement souligne l’importance de la coopération à l’échelle internationale. Il invite aussi à profiter des dynamiques de protectionnisme et de repli nationaliste actuelles pour renforcer le rôle dans la gouvernance des acteurs locaux et de la société civile, aux capacités d’adaptation et de résilience fortes.

« Résilience » est le mot clé sur lequel se referme le rapport. Pour surmonter les crises à venir, la résilience, c’est-à-dire la capacité à résister et tenir le choc malgré les tempêtes, sera essentielle. Pour la cultiver, l’investissement dans une éducation de grande qualité, la transparence des réseaux d’information et de communication, un haut niveau de biodiversité et des sols et des eaux non pollués seront des ingrédients indispensables, au même titre que la libération du plein potentiel de tous les individus, y compris les femmes et les minorités. Reste maintenant à savoir si la recette sera du goût du président fraîchement élu…