Soul City, la ville utopique afro-américaine

À l’heure où le débat sur les villes à majorité noire refait surface dans la communauté afro-américaine, retour sur l’expérience « Soul City » menée en 1970.
Soul City, la ville utopique afro-américaine

Relancée par le succès de Black Panther, le dernier film du studio Marvel, la discussion sur les villes « à majorité noire » refait surface dans la communauté afro-américaine. L’occasion idéale pour revenir sur un curieux moment de l’histoire de l’urbanisation des États-Unis : lorsque le président républicain Richard Nixon avait donné son accord pour le financement public d’une ville à majorité noire en Caroline du Nord. À l’époque défendue comme une stratégie d’empowerment par un militant du mouvement Black Power, l’expérience n’a pas su concrétiser ce vieux rêve de la communauté afro-américaine.

La Chocolate City et ses vanilla suburbs

« The last percentage count was eighty / You don’t need a bullet when you got the ballot » (« Le dernier recensement disait 80% / Pas besoin d’une balle quand tu as le bulletin de vote ») lançait en 1975 George Clinton, leader du groupe de funk Parliament, dans la chanson « Chocolate City ». Surnommée ainsi en raison de la population majoritairement noire qui y habite, Washington DC a longtemps porté une symbolique forte pour les noirs aux États-Unis. Capitale du pays, la « ville chocolat » et ses « banlieues vanille » (pour désigner les blancs vivants en périphérie) incarne un futur dans lequel les Afro-Américains sont maîtres de leur destin, de leurs ressources et ne souffrent plus des discriminations raciales. « Ne vous étonnez pas si Ali est à la Maison Blanche et si Aretha Franklin est la First Lady », poursuit George Clinton en énonçant un à un les membres de son gouvernement idéal…

Floyd McKissick. Crédit : Reel South – Soul City

L’empowerment par la ville

Quelques années plus tôt, l’idée d’une telle ville germe dans l’esprit de Floyd McKissick. Cet activiste noir, militant pour les droits civiques, cherche une alternative aux postures tenues par Martin Luther King et Malcolm X. Il imagine une ville noire qui permettrait aux communautés afro-américaines de s’émanciper à travers un projet capitaliste. Il profite d’un programme national de financement urbain pour soumettre au gouvernement les plans de la « Soul City » qu’il a entièrement dessinée. Témoin des violences sociales engendrées par la migration des populations noires des campagnes du Sud vers les villes saturées au Nord, il rêve ainsi d’une terre d’asile sur leur parcours.

C’est sur le comté de Warren, un des plus pauvres de Caroline du Nord, qu’il jette son dévolu. « Le coeur de la crise urbaine réside dans le schéma migratoire des ruraux cherchant à fuir les zones de discriminations raciales et économiques, explique-t-il lors d’une conférence de presse. En construisant une nouvelle ville dans une région rurale, nous contribuons à résoudre ce problème. » Dans sa logique émancipatrice, il prévoit la construction d’un large centre industriel baptisé « Soul Tech I », pensé comme un incubateur pour la formation d’ouvriers, d’artisans et d’entrepreneurs. Leaders économiques naturels de la ville, ils en seraient également les leaders politiques.

L’affiche publicitaire du Département de Logement et Développement Urbain de 1970. Crédit : HUD
L’affiche publicitaire du Département de logement et de développement urbain de 1970. Crédit : HUD

Le soutien de Nixon

La détermination et les efforts continus de McKissick lui permettent d’obtenir près de 20 millions de dollars de subventions. Contre toute attente, c’est le gouvernement républicain de Richard Nixon qui donne son aval au projet. Le Département du logement et du développement urbain (HUD), qui cherche alors à décongestionner les métropoles, finance la Soul City à hauteur de 14 millions de dollars. Pour Nixon, c’est l’occasion de s’acheter quelques votes noirs en dépit de la southern strategy qu’il popularise pendant la campagne de 1968. Cette stratégie politique visait à amadouer les électeurs conservateurs blancs dans les États du Sud en entretenant un discours raciste.

« Peut-être l’expérimentation la plus cruciale dans la lutte hésitante du pays contre le cancer de l’urbanisation effrénée »

McKissick, qui n’avait pas obtenu le soutien du président sortant (le démocrate Lyndon B. Johnson), voit enfin les choses tourner à son avantage. Pour convaincre les autorités locales – majoritairement blanches -, il leur décrit en détail les retombées régionales du projet en termes d’infrastructures. Il finit par les convaincre grâce au réseau de distribution d’eau et au centre de santé qu’il prévoit de construire, car le comté en manque cruellement. En 1972, le Washington Post écrit dans ses colonnes que la Soul City est « peut-être l’expérimentation la plus cruciale dans la lutte hésitante du pays contre le cancer de l’urbanisation effrénée ». La Soul City est en train de naître.

L’entrée de la Soul City aujourd’hui. Crédit : Wikipédia

La fin du rêve

Mais le temps passe et Soul City ne prend pas son envol. La méfiance persistante des politiciens, médias et entrepreneurs blancs pour ce projet de ville « pour les noirs, par les noirs » est un frein incontestable. Élu sénateur de Caroline du Nord en 1972, le très conservateur Jesse Helms s’acharne sur la municipalité, dont il exige un audit financier. Cet audit a pour conséquence de suspendre momentanément les aides du HUD, d’effrayer les investisseurs et d’enrayer la dynamique de la ville naissante. Il ne constatera finalement aucune irrégularité.

Quelques années plus tard, en 1979, la Caroline du Nord choisit un terrain à quelques kilomètres de la ville pour déverser plusieurs tonnes de terre polluées au PCB. Médiatisée, l’affaire est qualifiée de « racisme environnemental » par l’activiste Benjamin Chavis, qui sera l’auteur de la première étude corrélant la race et l’emplacement de déchets dangereux aux États-Unis. La même année, alors que le deuxième choc pétrolier mine l’économie du pays, la ville compte moins de 200 habitants, loin des 2000 prévus initialement. McKissick n’a plus d’allié politique depuis la démission de Nixon suite au scandale du Watergate, et le HUD finit par interrompre son soutien à la Soul City.

Graffiti « Chocolate City » sur un mur à Washingto,
Graffiti « Chocolate City » à Washington DC. Crédit : Ted Eytan/Flickr

L’effet de la ceinture noire

Aujourd’hui, Soul City existe encore mais n’a rien à voir avec les prévisions de son créateur. Les habitants et les entreprises ne sont jamais venus en masse. Après la mort de McKissick en 1991, une prison à haute sécurité est construite pour accueillir 800 détenus, soit plus d’habitants qu’il n’a jamais réussi à en faire installer dans son Eldorado. Pour expliquer cet échec, plusieurs chercheurs mentionnent la théorie de la « ceinture noire ». Cette zone géographique du sud-est des États-Unis souffrirait d’une économie en berne et de dysfonctionnements sociaux, du fait de la forte présence afro-américaine et des discriminations qu’elle subit. Cependant, un coup d’œil au bilan du programme du HUD permet de relativiser cette évaluation. Parmi les treize nouvelles villes financées, une seule connaît une croissance normale. Les douze autres, toutes majoritairement blanches sauf la Soul City, périclitent.

En 2018, Barack Obama n’est plus président des États-Unis et les violences persistent, malgré le retour en force de la mobilisation contre le racisme avec le mouvement Black Lives Matter. L’utopie de la Soul City semble définitivement éteinte. Même constat à Washington DC, où les vieux jingles radios sur la fameuse « Chocolate City » rêvée par George Clinton ne parviennent pas à faire oublier que la majorité de la population est désormais blanche. Mais du projet politique de la Soul City au fantasme de la Chocolate City, le pouvoir fédérateur d’un tel récit reste toujours aussi puissant. En témoigne l’engouement extraordinaire suscité au sein de la communauté afro-américaine par le royaume imaginaire de Wakanda mis en scène dans le film Black Panther

 

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Image à la Une : Affiche publicitaire du Département de Logement et Développement Urbain de 1970. Crédit : HUD