Écho de presse

Laurel et Hardy, champions du rire populaire des années trente

le 28/07/2019 par Pierre Ancery
le 14/03/2019 par Pierre Ancery - modifié le 28/07/2019
Stan Laurel et Oliver Hardy dans le film « The Flying Deuces », 1939 - source : Wikicommons
Stan Laurel et Oliver Hardy dans le film « The Flying Deuces », 1939 - source : Wikicommons

Le duo formé par Stan Laurel et Oliver Hardy connut son heure de gloire dans les années 1930, époque à laquelle la presse française salua régulièrement leur talent comique. Même si quelques voix discordantes s'y firent aussi entendre.

Le 10 juin 1933, le très sérieux Journal des débats politiques et littéraires analyse le succès du duo comique le plus populaire du moment, celui formé par l'Anglais Stan Laurel et l'Américain Oliver Hardy :

« Il y a deux genres comiques cinégraphiques : c'est-à-dire qu'il y a Charlie Chaplin et tous les autres acteurs qui font rire. Le comique de Chaplin est humoristique en ce qu'il répond à la définition que donne Thackeray de l'humoriste, “l'homme qui éveille notre pitié, notre bonté, notre mépris pour le mensonge, les fausses prétentions et l'hypocrisie ; notre compassion pour les faibles, les pauvres, les opprimés et les malheureux”.

 

L'autre comique cinégraphique provient du développement de thèmes absurdes et charmants : c'est le comique de Buster Keaton, d'Harold Lloyd, de Laurel et Hardy.

 

Ce qui fait la supériorité de Laurel et Hardy sur les autres acteurs comiques, c'est qu'ils ont exclu de leurs films toutes traces de sentimentalité. Ils n'ont jamais de chagrin ; ils ne se consument jamais d'amour pour quelque jolie fille. Ils forment, d'autre part, un couple devant lequel les hommes gros se gaussent du petit Laurel et les hommes maigres de Hardy-le-Gras. Enfin, une autre verve jaillit de ce qu'ils osent répéter certains gestes ou certains “gags” quand on pense qu'ils n'auront plus l'audace de les réitérer. Ils ont un comique “obstiné”. »

Pas de sentimentalité, pas ou peu de satire sociale, mais un burlesque « absurde et charmant » fondé sur des gags simples et efficaces, et surtout sur l'opposition visuelle entre Laurel le fluet et Hardy le replet.

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Si les deux hommes se sont déjà croisés dans deux films en 1921 et 1926, c'est le film Maison à louer (Duck Soup) en 1927 qui va véritablement les lancer en tant que duo. Ils deviendront rapidement le couple comique le plus célèbre du cinéma, d'abord muet, puis parlant, jouant pendant plus de 25 ans dans une centaine de films qui rencontreront un succès prodigieux aux États-Unis comme en Europe.

 

En août 1932, Paris-Soir explique en quoi leur humour est novateur pour l'époque :

« Il n'est pas un véritable amateur de cinéma au monde qui ne connaisse les silhouettes bizarrement accouplées de ces deux grands comiques. L'un est mince, petit, constamment éberlué ; l'autre est massif, puissant, et aussi nerveux que son voisin semble calme [...].

 

Comédiens expérimentés de la vieille école, ils écartent toutes les traditions usées du théâtre et de l'écran, n'aspirant qu'à être naturels et ne basant leur succès que sur la personnalité des types qu'ils incarnent.

 

Plus de maquillages exagérés, de vêtements et d'accessoires grotesques : ce sont à l'écran deux hommes ordinaires, avec des vêtements ordinaires, faisant des choses ordinaires d'une façon extraordinaire. Ils sont simplement Stan et Babe ; c'est tout. Et les spectateurs du monde entier, calés dans leurs fauteuils, s'apprêtent à rire. »

Pour Le Journal, qui leur consacre un article en juillet 1933, Laurel et Hardy sont avant tout de fins observateurs de la vérité humaine, avec lesquels seul Chaplin – alors référence absolue du cinéma comique – est susceptible de rivaliser :

« Il est utile pour l'édification des metteurs en scène, de constater que ce comique irrésistible est aussi éloigné que possible des grosses charges habituelles que l'on croit indispensables ; chacun des épisodes où s'épanouit la verve des deux amusants compères est uniquement basé sur l'observation la plus humaine et la plus vraie.

 

C'est par là que Laurel et Hardy marquent dans l'histoire du cinéma et on ne voit guère, à l'heure présente, que Charlie Chaplin qui ait égalé leur popularité. »

En France les deux compères sont extrêmement populaires, à la fois auprès de la critique et du public. Lors de leur passage à Paris à l'été 1932, toute la presse hexagonale suit leurs faits et gestes depuis leur arrivée gare du Nord, où ils sont fêtés en héros. « Oliver Hardy, qui est très sensible, note par exemple Le Matin, a été particulièrement touché de cette réception ef on a vu Stan Laurel abandonner son expression lamentable pour un épanouissement heureux. »

 

Excelsior publiera le 11 août une photo des deux hommes visitant la capitale en taxi, « toujours tellement semblables à eux-mêmes qu'ils paraissent, là encore, tourner un film » :

À travers tout le pays sont même fondés des « clubs Laurel et Hardy » destinés aux enfants et organisant des projections de leurs plus grands succès, comme ici à Paris :

Pour autant, la presse, prompte à ériger en idoles les deux acteurs, ne sera pas toujours tendre avec ceux dont elle a fait des stars... En septembre 1936, Comœdia colporte ainsi les ragots sur les difficultés conjugales respectives des deux hommes :

« Dans le luxueux “bungalow” de Laurel, une digne épouse ne peut supporter que son mari, clown au cinéma, il transporte au sein de sa famille les mille facéties avec lesquelles il émaille ses films. D'où discussions continuelles, d'où scènes parfois orageuses que Laurel supporte fort mal et dont il va confier aux tribunaux le soin d'amener la fin par le divorce qu'il demande contre sa femme.

 

Chez Hardy, la situation est renversée et la plainte en divorce est portée par Mme Hardy qui prétend que son mari lui a emprunté 50 000 dollars et qu'il ne veut point les lui rendre. Comment le pourrait-il, d'ailleurs, puisqu'il perdait quotidiennement de fortes sommes au bridge ? »

De même, au milieu des années 1930, certains journaux français n'hésitent pas à égratigner les dernières productions du tandem, jugées de plus en plus poussives (il faut dire que Laurel et Hardy tournent alors à un rythme effréné).

 

C'est le cas de La Bohémienne, film paru en 1936 que Marianne va chroniquer avec sévérité :

« Il n'y a plus de doute : Laurel et Hardy sont en baisse. Selon une méthode qui tend malheureusement à s'implanter de plus en plus dans les films comiques, leurs aventures s'insèrent, cette fois, dans un opéra, dont on les soupçonnerait presque d'avoir accentué la sottise et la lenteur pour faire paraître plus drôles leurs propres apparitions [...].

 

Laurel et Hardy en sont réduits à faire des variations sur des thèmes qu'ils ont déjà exploités, et ils perdent le bon goût qui caractérisait leurs créations. (Une scène de soulographie de Laurel est tout près d'être répugnante.) Il serait bon que les deux comiques reviennent, pour un temps, aux sketches d'une vingtaine de minutes. Leur talent y ferait, me semble-t-il, une cure efficace. »

Idem pour C'est donc ton frère, descendu en flèche par le même journal en mars 1937 :

« Il faut avoir le triste courage de le dire : c'est lugubre. Laurel et Hardy jouent un double personnage et – c'est bien le cas de le dire, – se mettent en quatre pour nous amuser.

 

Mais ils n'y parviennent que par accident et parce qu'il est bien impossible à un joyeux drille de faire des blagues à la fin d'un dîner pendant deux heures sans parvenir, une fois au moins, à être drôle [...].

 

Laurel et Hardy nous ont d'abord beaucoup amusés, parce qu'ils étaient surprenants. Maintenant, nous attendons le geste d'impuissance de Laurel devant la fatalité et nous savons que Hardy sera sévèrement puni d'avoir revendiqué le droit de priorité. Ce que nous avons cru une naïveté de poètes nous paraît devenir de la stupidité. »

Le duo continuera de tourner des long-métrages tout au long des années 1940. Il apparaîtra une dernière fois à l'écran en 1951 dans le film Atoll K, dont le tournage, catastrophique (Laurel est malade et les relations du tandem avec le réalisateur s'avèrent exécrables), aura lieu en France. Oliver Hardy mourra en 1957, Stan Laurel en 1965.

 

 

Pour en savoir plus :

 

Roland Lacourbe, Laurel et Hardy, la véritable histoire, L'Archipel, 2019

 

Jean Tulard, Quand Laurel rencontra Hardy, naissance d'un mythe cinématogrphique, Editions SPM, 2013

 

Jacques Lorcey, Laurel et Hardy, PAC, 1984