Interview

Nadia Murad, la survivante qui veut faire entendre la voix des Yézidis

INTERVIEW. Rescapée du génocide orchestré par Daech en Irak, la Prix Nobel de la paix, ex-esclave sexuelle des islamistes, continue le combat en Allemagne, où elle s’est réfugiée.

Propos recueillis par

Temps de lecture : 6 min

Comme des milliers de filles et de femmes yézidies, une communauté d'Irak que les djihadistes considèrent comme hérétiques, Nadia Murad, qui a obtenu le prix Nobel de la paix en 2018, a été réduite à l'esclavage sexuel par le groupe État islamique (EI) en 2014, avant de parvenir à s'évader. Aujourd'hui ambassadrice de l'ONU pour la dignité des victimes du trafic d'êtres humains, Nadia Murad, dont six frères et la mère ont été tués par l'EI, milite désormais pour que les persécutions commises contre les Yézidis soient considérées comme un génocide.

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Le Point : En 2015, vous faisiez partie d'un groupe de plus de 1 000 femmes et enfants, survivants du génocide des Yézidis, qui étaient accueillis à Stuttgart, grâce à l'asile accordé par le Land allemand du Bade-Wurtemberg. Dix ans après ce crime contre l'humanité, êtes-vous finalement installée ici ?

Nadia Murad : Je n'ai jamais voulu quitter l'Irak ; il n'est jamais facile de quitter son pays natal et de laisser derrière soi des traditions et une culture millénaires. Mais ma terre était alors sous le contrôle de l'État islamique. Dans les camps de déplacés, où les rescapés des massacres avaient été installés, il était impossible de vivre dignement. Ce sont des lieux de désespoir, d'exploitation et de souffrances… On y passe le plus clair de son temps à essayer de trouver de quoi se nourrir. Alors je suis partie. Arrivée en Allemagne à 22 ans, j'ai dû tout recommencer à zéro. C'était difficile. Je vis avec mon mari à Stuttgart. Ma fondation, Nadia's Initiative, vient d'y ouvrir un bureau. Mais chaque année, je retourne à Sinjar [ville dans le nord-ouest de l'Irak, centre historique de la religion yézidie, NDLR] et dans mon village de Kocho.

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Les personnes qui nous ont accueillis ont été formidables. Cependant, il m'est pénible de devoir toujours expliquer mon histoire et justifier ma présence ici. Les gens demandent à chaque fois si nous allons retourner dans notre pays… Ils ne se rendent pas compte.

L'Allemagne, en 2015, a ouvert ses bras à des centaines de milliers de réfugiés fuyant le Moyen-Orient. Neuf ans plus tard, l'heure n'est plus trop à l'hospitalité… Des survivants yézidis sont arrivés, puis des réfugiés qui n'étaient pas des survivants. Avec environ 250 000 personnes, l'Allemagne est devenue le deuxième foyer yézidi après l'Irak. Les communautés arabes sont également très importantes. Des milliers de femmes et d'enfants qui ont fui les conflits ont trouvé en Allemagne un second pays.

À LIRE AUSSI Dix ans après, des femmes et des enfants yézidis encore aux mains de DaechL'Allemagne, pourtant, menace de renvoyer près de 20 000 Yézidis en Irak…

Quelques personnes ont été renvoyées vers le Kurdistan irakien. Tout le monde est très inquiet. À Berlin, en mai, le gouvernement m'a assuré qu'aucun survivant ne serait expulsé, et que les plus vulnérables n'étaient pas concernés. Je pense que c'est un accord entre l'Allemagne et l'Irak. C'est une injustice, car l'Irak n'est pas un pays sûr. Comment ce pays va-t-il soutenir ces familles ? Ceux qui ont risqué leur vie et traversé la Turquie et la Biélorussie pour qu'on les protège ne devraient pas être renvoyés. Ils sont contraints de retourner dans un pays où Daech est toujours présent, où des milliers de Yézidis vivent dans des camps. L'impact psychologique pour ces réfugiés est énorme.

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Et pourtant, la justice allemande a reconnu que le massacre de 2014 était un génocide…

Nous sommes très reconnaissants de cette décision de justice, prise l'an dernier. Mais l'annonce des expulsions, juste après, nous a beaucoup déçus. J'ai été très claire avec les responsables allemands, il y a deux manières d'aider les Yézidis : soit les faire venir en Allemagne, soit les aider à rentrer chez eux.

Cela suppose d'accélérer la reconstruction de Sinjar, le foyer de votre communauté ?

L'une de mes sœurs, qui, elle aussi, a réchappé à Daech, a refusé de venir en Allemagne et a voulu rester se battre pour son foyer. La situation est meilleure, le gouvernement irakien soutient financièrement ceux qui reviennent, les milices chiites ont réduit leur présence. Mais c'est insuffisant. Des Yézidis vivent près de Mossoul, d'autres au Kurdistan irakien, dans le Nord, une région plus sûre. Il faut de la stabilité, de la paix, au Moyen-Orient en général.

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De plus, la fermeture des camps de déplacés a été annoncée le 1 er juillet ?

Les camps sont des lieux épouvantables, il y a de nombreux suicides, des mariages entre enfants qui n'ont rien connu d'autre que la vie dans ces camps. Il n'y a aucune dignité, aucune intimité possible, on partage ses histoires et ses souffrances avec tout le monde. L'aide humanitaire est essentielle, mais elle ne doit pas durer dix ans. Pour beaucoup, c'est le seul moyen de survivre, mais cela installe une dépendance. De ce fait, beaucoup risquent leur vie en la confiant à des passeurs. J'ai des membres de ma famille qui ont fini par prendre ces petits bateaux pour traverser la mer entre la Turquie et la Grèce… Nous n'avons toujours pas retrouvé leurs corps…

Comment permettre aux survivants de retrouver un environnement pacifié ?

La priorité absolue, c'est la reconstruction de Sinjar : les écoles, les hôpitaux, les routes, l'électricité, l'eau potable… Ma fondation a privilégié l'urgence. Nous venons par exemple de construire un centre pour les femmes. Beaucoup d'hommes ont été tués, et les femmes ont aujourd'hui un rôle central. Mais ni le gouvernement du Kurdistan ni le gouvernement central de Bagdad n'ont financé nos travaux et ils continuent de se disputer la souveraineté sur la région de Sinjar.

À LIRE AUSSI Victimes yézidies : le silence coupable des néoféministesDix ans après le génocide, les crimes contre les Yézidis sont-ils enfin reconnus ?

Les Yézidis ont vécu 74 génocides au cours de leur histoire. Cela ne date pas d'hier. Des centaines de Yézidis ont été tués dans un attentat d'Al-Qaïda en 2007, et je rencontre encore des gens qui n'ont jamais reçu le moindre soutien. Avec Daech, c'est la première fois que nous pouvons raconter notre histoire, dire qui nous sommes. Les 73 fois précédentes, nous avons été massacrés dans le silence. Aujourd'hui, le monde sait ce qu'il s'est passé. J'ai décidé de raconter mon histoire pour que le monde connaisse le sort des Yézidis. Les survivants espèrent empêcher la répétition des massacres, mais les préjugés contre notre communauté restent très forts.

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Avez-vous toujours l'espoir de vivre en paix sur vos terres ?

On se pose toujours la question en tant que Yézidis. Pourquoi avons-nous fait confiance à nos voisins ? C'est parce que nous voulons toujours vivre en paix avec les autres communautés, avoir des amis chrétiens, musulmans… Nous savions qu'il y avait de la haine contre nous, mais nous avons toujours essayé de vivre avec les autres. Dans l'école de Kocho, les enseignants des enfants yézidis étaient musulmans. Et certains ont trahi et ont rejoint Daech.

À LIRE AUSSI Daech : les esclaves sexuelles racontent leur quotidien dans le harem d'Abou Bakr al-BaghdadiLa justice est-elle le préalable indispensable à la reconstruction ?

Seule la justice peut vraiment nous sortir de là. La mère yézidie qui a récemment témoigné devant la justice en Allemagne, et qui a permis la condamnation d'une djihadiste allemande coupable de la mort de sa fille de 2 ans, a pu obtenir cette reconnaissance. La justice ne peut pas nous soulager de toute notre peine mais elle peut nous permettre de faire le deuil et de nous reconstruire. Pourtant, la réalité, c'est que Daech reprend de la vigueur grâce à une forme d'impunité. Seulement huit procès contre les tortionnaires des Yézidis ont été tenus en Irak depuis 2017. De leur côté, les pays européens laissent des dizaines de leurs ressortissants dans les prisons en Syrie ou en Irak, sans qu'ils ne soient jugés. Pourquoi ne les jugez-vous pas ? C'est un manque de volonté politique.À LIRE AUSSI Leïla Mustapha, mort d'une héroïne kurde syrienne à 35 ans À Découvrir Le Kangourou du jour Répondre Il y a aussi la question des disparus et le deuil impossible pour de nombreuses familles ?

Il reste officiellement 2 847 personnes disparues depuis 2014. Dans ma famille, c'est le cas d'une nièce, d'un neveu, qui avait 11 ans, d'une belle-sœur, qui en avait 25. On ne sait pas combien sont encore en vie, réduits en esclavage, s'ils sont en Irak, en Syrie, en Turquie… Mais, chaque mois, on retrouve des survivants qui sont parvenus à s'échapper. Le mois dernier, une femme de mon village a été retrouvée dans le camp d'Al-Hol, en Syrie, où sont détenues les familles de Daech.

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Commentaires (5)

  • pcouderc

    "Pourquoi ne les jugez-vous pas ? ", les terroristes enfermés dans les prisons en Syrie ou en Irak ?
    Parce que si on l...es avait jugés en France, ils seraient déjà dehors...

  • mustel

    La France aurait accueilli environ 500 Yézidis. Un maigre contingent alors que ce sont des gens qui ne posent aucun prob...lème. En revanche on continue de laisser entrer sans contrôle sur notre sol nombre de détraqués, d'excités, d'incompatibles, de "refuzniks", de fous de Dieu, sans état d'âme.

  • Martinoune

    Et j'ajouterai que curieusement les commentaires sont quasi inexistants sur ce sujet! C'est aussi consternant que les pr...ises de position parfois discutables et censurées.
    Un Silence assourdissant !