Docteur en sciences politiques et auteur de « Penser le conservatisme à gauche » (Bord de l'eau), Amaury Giraud dénonce les « oui mais… » d'une partie de la gauche à propos de l'arrestation arbitraire de l'écrivain Boualem Sansal en Algérie.
Héros et martyr de la liberté d’expression, pourfendeur des autoritarismes militaires comme islamistes, passeur de mémoire traumatisé par la Décennie noire et la furie djihadiste comme étatiste, l’écrivain Boualem Sansal, embastillé depuis le 16 novembre en Algérie, n’aura de toute évidence pas le droit de bénéficier, en France, de cet unanimisme indigné que pourtant impose d’ordinaire – toujours et invariablement pour de mauvaises causes – la nouvelle doxa « éveillée » et son habituelle logorrhée pseudo-savante et anti- « systémique ». La « lutte légitime contre l’oppression » étant vraisemblablement réservée au seul camp du Bien, du déni du réel et du relativisme tartuffe.
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Ceux-là mêmes qui, hier encore, érigeaient éhontément Georges Ibrahim Abdallah en « prisonnier politique » d’une République « réactionnaire » et « fasciste » se contenteront cette fois-ci aisément que Boualem Sansal continue de croupir, à l’heure même où ces lignes sont rédigées, au fin fond d’une prison algéroise où son innocence lui tient lieu de compagnie solitaire.
Inquisition cathodique
Il est toujours commode aux « résistants » autoproclamés à « l’Occident impérialiste et suprémaciste » de venir déclamer leurs mantras postmodernes depuis un safe space parisien, distribuant çà et là des brevets de bonne ou de mauvaise pensée, bien planqués qu’ils sont à 1 000 kilomètres de la première dictature liberticide venue.
Une énième preuve nous en a été malheureusement fournie le 24 novembre dernier sur le plateau télévisé de C Politique. Tout en prétendant ne pas « justifier » la détention arbitraire du littérateur franco-algérien (certainement par manque de suite dans les idées ou plus prosaïquement d’une certaine forme d’audace de la cohérence), deux éminents représentants des « sciences humaines » contemporaines ont persisté, tout du long de cette dispensable émission, à présenter Boualem Sansal sous les traits d’un monstrueux affidé zemmourien aux relents nostalgiques de l’Algérie française, discriminant « à l’égard des immigrés », « hostile[s] aux musulmans » et d’« extrême droite » (au passage, le même piège accusatoire que celui tendu à un certain Samuel Paty voilà seulement quatre années en arrière).
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Car pour ces nains de l’esprit aussi lâches que veules et qui ne savent rien du courage, de l’honneur ou de la dignité, Boualem Sansal ne correspond pas aux canons usuels et archétypaux impérativement attendus d’un intellectuel dit « arabe » ou « maghrébin ». Trop insuffisamment critique (à leur goût) de l’ancien colonisateur, trop excessivement critique (toujours à leur goût) des dangers du rigorisme théologico-sectaire qu’eux aiment continuellement à dissimuler sous le voile pudique d’un antiracisme dévoyé et différentialiste. Boualem Sansal a donc le tort de présenter le visage d’un humanisme universel et libertaire. Il échappe ainsi aux catégorisations déterministes que ces petits commissaires politiques mandarinaux ont fait profession de glorifier et de sanctifier au lieu de les remettre sérieusement en doute .
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Bien entendu, rien de nouveau sous le soleil dans notre pays déboussolé où l’illogisme fait désormais loi. Des précédents analogues ont existé et se manifestent encore régulièrement : contre Kamel Daoud, contre Hélé Béji, contre Fatiha Agag-Boudjahlat… et contre, au fond, toutes celles et tous ceux qui osent encore célébrer la liberté et l’émancipation plutôt que les carcans identitaires et les enfermements claniques.
Un héros malgré eux
Quand, à l’instar de Boualem Sansal, on a vécu, comme il l’exprime si tragiquement, « une fin du monde à huis clos » durant douze épouvantables années de guerre civile où femmes, enfants, journalistes, universitaires et artistes ont été massacrés au nom d’un intégrisme apocalyptique et persécutés sous le prétexte d’une « raison d’État » omnipotente, on est, il est vrai, moins enclin à trouver des circonstances absolutoires et des explications minimisantes à la violence, à la terreur, au despotisme et à la barbarie.
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Ceux qui le diffament et l’accablent aujourd’hui de tous les oripeaux de l’opprobre, de l’amalgame et de la répudiation devraient méditer cette sentence lumineuse de Rosa Luxembourg : « La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement. »
Ils découvriraient alors ébahis que la beauté d’une démocratie pluraliste, contradictoire vaut bien mieux que leurs oukases complices de supplétifs demi-habiles. Bien mieux encore que leurs imprécations de cénacles conformistes assurant, de facto, le service après-vente d’une véritable chasse à l’homme qu’un régime rétrograde s’était déjà décidé, de lui-même, à engager, à opérer et à exécuter sans plus attendre.
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Rassurons-nous toutefois en songeant que cette séquence aussi dramatique que consternante, faite assurément de couardise et de pleutrerie mêlées de ce côté-ci de la Méditerranée comme de l’autre, a d’ores et déjà été quelque peu anticipée par l'écrivain dès 2015 dans son roman dystopique si bien nommé 2084 (en référence, comme il l’explique lui-même, à son « maître Orwell ») : « La grande tyrannie apprend de toi, petit bonhomme insignifiant, ce qu’est la liberté ! … C’est fou ! … On te tuera à la fin, bien sûr, la liberté est un chemin de mort dans leur monde, elle heurte, elle dérange, elle est sacrilège. »