LES PLUS LUS
Publicité
Société

Dix ans après Charlie Hebdo, la liberté d’expression toujours en péril face au terrorisme islamiste

OPINION. Les 7, 8 et 9 janvier 2015, des terroristes ont tué 17 personnes au sein de« Charlie Hebdo », à Montrouge et à l’Hyper Cacher. Dix ans après le drame, Jean-Marc Albert, chroniqueur et historien, s’interroge sur l’état de la liberté d’expression en France, et rappelle son histoire.

Jean-Marc Albert , Mis à jour le
Des milliers de personnes participent à la marche en hommage aux victimes de Charlie Hebdo.
Des milliers de personnes participent à la marche en hommage aux victimes de Charlie Hebdo. SIPA / © CHAMUSSY

En 2015, (presque) toute la France était « Charlie ». Le pays « découvrait » ce que le terrorisme islamique était capable d’infliger à ceux qui préféraient la dérision au fanatisme. La liberté d’expression avait ses martyrs et le droit au blasphème fut porté comme un étendard sans nuance contre l’obscurantisme. Qui oserait, après un tel attentat, discuter des limites d’une telle liberté comme un lycéen pouvait encore le faire au bac ?

Publicité
La suite après cette publicité

L’universalité de la liberté d’expression mériterait pourtant d’être nuancée tant ses zélateurs en font un usage variable. Applaudie lorsqu’elle s’en prend aux « dominants », la liberté d’expression est aussitôt censurée quand elle aborde des sujets réputés mal pensants ou micro-offensants pour les minorités. Plus substantiellement, le droit de tout dire est devenu un droit-créance, un permis à l’outrance illimitée, tout particulièrement avec les réseaux sociaux.

La répression du blasphème depuis l’Antiquité n’est aujourd’hui abordée que sous le signe d’une contrariété de la liberté d’expression. L’outrage porte pourtant moins sur le contenu que sur le scandale public que les autorités, « laïques » au premier chef, cherchent à éviter. Dans une société qui partage un socle de croyances et d’usages, celui qui fait preuve d’incontinence verbale est perçu comme une menace pour la paix civile. L’État fixe le cadre de la liberté d’expression pour prévenir le désordre public. Malgré tout, l’université était un lieu de disputatio parfois plus « libre » que nos campus actuels.

Les nouveaux censeurs

L’imaginaire collectif a érigé les Lumières en hérauts de la liberté d’expression au point de faire de l’adage voltairien – « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai toujours pour que vous puissiez le dire » – un poncif assez facile. Outre le fait qu’aucune source n’atteste l’authenticité de la formule, celui à qui l’on prête ce « bon » mot n’a jamais manqué une occasion d’empêcher ses concurrents de s’exprimer. L’auteur du Traité sur la tolérance a usé de ses relais avec les puissants de ce monde pour faire taire ses adversaires jusqu’à les faire embastiller. Fréron, la plume subtile de L’Année littéraire, fera les frais de la « liberté de penser » de Voltaire. Admirateur de l’autoritarisme prussien, le père de Candide estime le peuple incapable de se prononcer sur des sujets que seule l’élite éclairée a le droit d’aborder. Diderot emboîte le pas de l’insolent de Ferney en menaçant le dramaturge Palissot d’emprisonnement à la suite d’une pièce, Les Philosophes, qu’il trouvait peu à son goût.

Les pourfendeurs « prudents » du pouvoir royal avaient surtout bien du mal à dénoncer une censure qui, sous la férule du libéral Malesherbes, laissait une liberté de ton peu commune en Europe. La perte de l’imprimatur n’empêchait guère la diffusion des œuvres mais les exposait à la libre concurrence, altérant les intérêts financiers de leurs auteurs.

La suite après cette publicité

La Révolution se montre beaucoup moins permissive que le pouvoir royal

La Révolution se montre beaucoup moins permissive. La censure s’abat brutalement sur le monde de l’édition donnant chair au mot de Saint-Just, « pas de liberté pour les ennemis de la liberté ». Désormais, la liberté d’expression s’apparente à un combat pour s’émanciper des puissants, l’État mais surtout l’Église. En 1859, dans De la liberté, John Stuart Mill prône la libéralisation totale des opinions fausses ou outrancières. La loi de 1881 sur la presse s’en inspirera durablement.

Ce relativisme sincère est écorné à la fin du XXe siècle par une lecture exclusive de la liberté d’expression confisquée par l’idéologie dominante. La parole est autorisée dans l’espace de débat que la pensée progressiste a délimité. Karl Popper en fixe les lignes dès 1945 dans La Société ouverte et ses ennemis, estimant qu’on a le « droit de ne pas tolérer l’intolérant ». On doit sans rougir restreindre la liberté d’expression en son nom. Guillon et Porte, chroniqueurs de France Inter, et le dessinateur Siné ont ainsi été licenciés par l’ancien directeur de Charlie Hebdo, Philippe Val, par souci de « discipline » de groupe.

Les nouveaux censeurs qui font accent de liberté de parole choisissent les causes dignes d’être débattues. Ils pétitionnent pour libérer les « bons » écrivains mais se font plus discrets pour Boualem Sansal. Ceux qui défendent le droit au blasphème et les caricatures religieuses ont leurs propres vaches sacrées, qu’il ne s’agirait pas d’aborder même avec humour. On peut rire de tout mais pas avec tout le monde. La véritable liberté d’opinion devrait commencer par autoriser celle des autres. On en est loin.

La liberté d’expression est structurellement toujours en péril car elle suppose l’existence d’une altérité plus ou moins reconnue selon les époques. Aujourd’hui, l’indignation a remplacé l’argumentation, la pathologisation la réflexion, et l’insulte tient lieu de raisonnement. On n’a pas tort ou raison, on est « gentil » ou « méchant ». Il ne s’agit plus de débattre mais de délégitimer celui qui n’est pas d’accord avec vous, de réécrire ou d’effacer la « mauvaise » culture, de priver de parole son contradicteur jusqu’à la violence.

La liberté d’expression devrait simplement s’arrêter là où commence notre responsabilité

Doit-on pour autant s’autoriser à tout dire ? Spinoza distinguait le droit absolu de penser du devoir d’exprimer « son opinion par la raison seule ; non par la ruse, la colère ou la haine ». Une parole qui inciterait à délier le corps social parce qu’elle affecterait une appartenance plus qu’une préférence serait répréhensible. Ce n’est pas nécessairement à l’État de dessiner les contours de la liberté d’expression mais à chacun de faire preuve de discernement pour savoir à quel moment on doit savoir s’empêcher. La liberté d’expression devrait simplement s’arrêter là où commence notre responsabilité, ne serait-ce que pour renouer avec l’esprit de conversation qui nous fait tant défaut aujourd’hui.

Contenus sponsorisés

Sur le même sujet
Des soldats affiliés à l'armée soudanaise, en novembre 2024.
International

Comment les Émirats arabes unis ont plongé le Soudan dans un conflit sans fin

CHRONIQUE. Depuis le début du conflit armé entre l’armée soudanaise et les FSR en avril 2023, les Émirats arabes unis affichent une posture diplomatique officielle en faveur de la paix. Et ce, malgré un rôle prépondérant dans cette guerre dévastatrice, décrypte le chercheur Sébastien Boussois.

Publicité