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Reportage « J’aimerais dormir dans un lit » : ces enfants élèves la journée et sans-abri la nuit

C’est une réalité difficile à croire en 2025 : chaque soir plus de 2 000 enfants dorment dans la rue en France, faute d’hébergements d’urgence en nombre suffisant. Sur le terrain, chacun se mobilise pour essayer de trouver des solutions face aux défaillances des services de l’État. Rencontre avec ces oubliés de la société, à Paris.

A Paris, Alexandra Simard - 03 févr. 2025 à 06:10 | mis à jour le 03 févr. 2025 à 22:45 - Temps de lecture : 4 min
Certains enfants scolarisés n'ont pas accès à un logement le soir venu. Plusieurs associations leur viennent en aide pour trouver une solution, une nuit après l'autre. Photo EBRA/Marie Pomme

 Certains enfants scolarisés n'ont pas accès à un logement le soir venu. Plusieurs associations leur viennent en aide pour trouver une solution, une nuit après l'autre. Photo EBRA/Marie Pomme

« Aujourd’hui, c’était évaluation de maths. » Lili* feuillette ses cahiers. « Je viens de Géorgie », pointe-t-elle du doigt sur une carte de son cours de géographie. À 13 ans, l’adolescente, ses deux frères de 11 et 15 ans et leurs parents vivent à la rue. « On a passé cinq nuits devant l’hôtel de ville de Paris. Deux fois sous une tente, une fois avec simplement des couvertures et une autre sans rien », raconte la jeune fille, scolarisée en 4e dans un collège du 15e arrondissement de la capitale. « Les profs ne comprennent pas pourquoi je suis fatiguée et absente. Ils ne connaissent pas ma situation. » Et Lili ne souhaite surtout pas les en informer. Ses amis non plus ne sont pas au courant. Montrer le visage d’une collégienne comme les autres est important pour elle. Reste que Lili a été rattrapée par la dure réalité : « Un jour, je me suis endormie en cours de musique. La prof m’a demandé pourquoi je dormais et pourquoi j’étais toujours en retard. Je lui ai tout expliqué. »

« Je n’ai pas d’énergie »

Si elle a les yeux fatigués, Lili ne se départit pas de son sourire radieux qui illumine son visage encadré par sa longue chevelure noire. La jeune fille sans papier, qui a changé deux fois de collège en cinq mois, est passionnée de handball : « Tous les mercredis je joue. J’adore ! Mais pour jouer il faut de l’énergie et je n’ai pas d’énergie. » Et pour cause : cela fait cinq mois qu’elle et sa famille dorment dans trois toiles de tente, installées dans une grande salle, gérée par l’association Utopia 56.

Photo EBRA/Marie Pomme

Photo EBRA/Marie Pomme

Cet espace, situé porte de Bagnolet en périphérie de Paris, propose une soixantaine de tentes et peut accueillir jusqu’à 130 personnes au total. « Je dors avec ma mère, mes deux frères ensemble et mon père seul. Ce soir, il n’y a pas beaucoup de monde. Je devrais pouvoir mieux dormir. Sinon il y a trop de bruit », confie Lili. Impossible alors pour elle de faire ses devoirs dans de telles conditions. « Quand je le peux, je reste travailler au collège, mais ce n’est pas toujours possible car nous devons être à 18 heures tous les soirs devant l’hôtel de ville. »

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Chaque soir c’est en effet à cet endroit, en plein centre de Paris, que des dizaines de sans-abri se rassemblent pour profiter de la soupe populaire et s’enregistrer auprès d’Utopia 56 dans l’espoir que l’association leur trouve une solution pour la nuit. « Ce soir, nous avons 14 solutions à proposer : des lieux d’accueil chez des familles volontaires, dans des paroisses, des gymnases… C’est un gros soir », juge Mathilde, une des bénévoles. Quand Utopia n’a pas suffisamment de solutions, les familles - qui n’ont pas trouvé d’hébergement non plus grâce au 115 - se retrouvent alors livrées à elle-mêmes.

« Ni chauffage, ni douche »

Chaque nuit, plus de 2 000 enfants dorment à la rue en France. Un chiffre qui n’a cessé d’augmenter ces dernières années. Lyon, Strasbourg, Grenoble, Rennes, de nombreuses grandes villes sont confrontées à ce fléau. « Nous accompagnons plutôt des familles sans papiers qui ont fait une demande d’asile. Certaines viennent d’Afrique subsaharienne, d’Europe de l’Est ou du Maghreb », souligne Samira Dadache, administratrice nationale de la FCPE, engagée en Isère. « Mais les enfants à la rue ne sont pas tous sans papier. On a de tout », nuance Mathilde.

Photo EBRA/Marie Pomme

Photo EBRA/Marie Pomme

Depuis le 6 janvier, le fils de Soraya (*), âgé de 16 ans, qui souffre de crises d’épilepsie, est scolarisé dans un collège parisien. En France depuis huit mois, cette mère de famille venue de RDC, qui a fait une demande d’asile, galère, elle aussi, chaque soir pour trouver un endroit où dormir. Depuis cinq mois maintenant, Soraya et son fils dorment au même endroit que Lili et sa famille, sous une tente, porte de Bagnolet : « Dans cet espace, on n'a ni chauffage, ni douche », témoigne-t-elle. Pour se doucher, les familles doivent se rendre dans des espaces de jour, gérés par d’autres associations.

L’association Utopia 56 reconnaît que les solutions proposées ne sont pas toujours idéales, « mais ces personnes devraient être prises en charge par l’État, nous ne sommes qu’une rustine », explique Tristan, qui gère l’espace de Bagnolet. « D’ailleurs cet endroit n’a pas vocation à durer. Le contrat se termine fin avril. Après, il nous faudra trouver d’autres locaux vides… » Ce soir, Lili peut encore « profiter » de cet endroit. Emmitouflée dans sa couette sous sa toile de tente, la jeune fille a les yeux rivés sur son smartphone, avant de se retourner et de lâcher : « J’aimerais tellement dormir dans un lit... »

*Les prénoms ont été changés.