Des affiches collées près du palais de Justice d'Avignon, lors du procès de Dominique Pelicot ©AFP - Christophe SIMON / AFP
Des affiches collées près du palais de Justice d'Avignon, lors du procès de Dominique Pelicot ©AFP - Christophe SIMON / AFP
Des affiches collées près du palais de Justice d'Avignon, lors du procès de Dominique Pelicot ©AFP - Christophe SIMON / AFP
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Soraya R., 29 ans, a décidé de rendre public le viol dont elle dit avoir été victime, afin d'inciter le plus grand nombre à parler. Un viol loin de la vision "erronée" qu'elle explique avoir eue de ces violences. Condamné en 2024, l'auteur présumé doit être rejugé jeudi et vendredi en appel.

En janvier 2020, Soraya R. a 25 ans. La "bande de potes", les soirées, le master qui touche à sa fin : la jeune femme vit la vie classique d'une étudiante nantaise. Jusqu'à une soirée entre camarades d'étude, chez une amie. "Je m'endors sur un canapé où on a largement la place d'être à deux. J'ai un collant, j'ai une culotte, j'ai une robe qui m'arrive en dessous du genou", se souvient Soraya R., qui précise entrer dans ce type de détails vestimentaires en réponse à ceux qui pourraient estimer que le viol est aussi affaire de tenue. "Et puis, le lendemain matin, je suis réveillée par mon ami de ma formation qui me pénètre avec ses doigts dans mon vagin." Sidérée, elle ne réagit pas, incapable, dit-elle, de se débattre ou de "dire quoi que ce soit".

Il lui faut quelques jours, et l'appui de ses proches, pour réaliser que ce qu'elle vient de vivre est un viol. "La jeune fille de 25 ans que j'étais à l'époque des faits avait une vision du viol qui était complètement erronée. Et maintenant que ça fait presque cinq ans qu'on est dans cette histoire-là, je me rends compte qu'en fait, le viol, c'est malheureusement beaucoup plus banal que ce que je pensais. Moi, j'avais cette image de la scène violente qui se passe dans une ruelle sombre, etc. Et en fait, la majorité des cas ne sont pas comme ça, ça vient surtout de l'entourage proche, pas forcément avec une arme sous la gorge ."

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Les suites du procès "des viols de Mazan"

"Tu considères que c'est un viol, toi ? Je suis désolé, j'étais encore saoul, j'ai voulu te faire du bien, c'était très con", lui écrit son camarade par message, quelques temps plus tard. Lors du procès en première instance, en février 2024, devant la cour criminelle de Loire-Atlantique, l'accusé explique avoir – dans un demi-sommeil - confondu la jeune femme avec sa compagne. Condamné à six ans de prison, cet homme âgé aujourd'hui de 31 ans doit être rejugé ces jeudi et vendredi à Rennes.

Si l'audience de l'an dernier s'est déroulée loin des projecteurs, Soraya R. a, cette fois-ci, décidé de médiatiser l'affaire, poussée, notamment, par le retentissement du procès des viols de Mazan. La jeune femme salue l'écho qu'a eue cette affaire, mais tient à rappeler que, au-delà de ce dossier qu'elle qualifie de "spectaculaire" par la méthode de l'auteur et le nombre d'accusés, la majorité des viols se déroulent dans un cadre nettement plus "banal ". "Il faut en parler et qu'on déconstruise ce mythe, soit de la scène dans les ruelles sombres soit, comme le montre Pelicot, avec beaucoup d'accusés, beaucoup d'ajouts chimiques. Il faut en parler pour que la plupart des victimes puisse prendre la parole, se défendre et accuser leur violeur ."

Mazan, miroir déformant d'une situation tristement banale ? Peut-être, mais aussi une porte ouverte à la prise de parole, pour Anne Bouillon, avocate spécialisée dans la lutte contre les violences faites aux femmes, qui représente Soraya R. : "Ce qui est intéressant, dans la continuité du procès de Mazan, est de voir à quel point les victimes se saisissent de cette invitation qui a été faite par Gisèle Pelicot de dire que 'la honte devait changer de camp'. Et c'est le cas de ma cliente qui a envie, elle aussi, que sa situation individuelle serve l'intérêt général et que, collectivement, nous prenions conscience de ce que le viol est un phénomène massif et structurant de notre société."

"Viol d'opportunité"

À ses yeux, le cas de Soraya R. est "représentatif ", car perpétré "dans des conditions absolument courantes, banales (...) un viol qui est commis par une personne que la victime connaissait. Donc qui fait partie de son entourage. Ce qui, là aussi, répond à la majeure partie des cas." Ce que Me Bouillon qualifie de "viol d'opportunité", car "commis à l'occasion de certaines circonstances" : "En l'occurrence, là, la victime était endormie, l'auteur était alcoolisé et à la faveur d'un petit matin brumeux de fin de soirée, il y a un passage à l'acte parce que l'accusé explique que, à ce moment-là, il a envie de sexe." Dans une campagne lancée il y a dix ans, le Collectif féministe contre le viol estimait que 80% des victimes connaissent leur agresseur.

Aujourd'hui, Soraya R. dit vouloir être la voix de celles qui n'osent pas prendre la parole, "toutes les femmes qui m'entourent. La jeune fille que j'étais hier, sa collègue de classe et puis toutes celles qui sont aujourd'hui dans des situations où elles se disent que ce n'est pas possible de porter plainte."

"Il faut porter plainte", insiste la jeune femme, consciente du risque que la démarche aboutisse, pour certaines victimes, à un classement sans suite. "Mais je pense que plus on gardera ça tabou, plus on laisse un boulevard aux mecs pour agir comme ça quoi. Il faut agir, il faut parler."

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