Comment la Russie se livre à une guerre de la désinformation depuis trois ans pour déstabiliser l'Ukraine et ses alliés
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La Russie mène depuis trois ans une guerre hybride contre l'Ukraine et ses alliés. A grand renfort de faux sites d'information et de comptes fictifs sur les réseaux sociaux, Moscou et ses soutiens tentent d'instiller dans les opinions publiques une vision prorusse du conflit et de ses conséquences. Les grands événements, tels que les Jeux olympiques de Paris ou encore les législatives en France ou les élections européennes, représentent des occasions de déstabiliser les pays soutenant Kiev. Viginum, le service de l'Etat chargé de la protection contre les ingérences numériques étrangères, publie lundi 24 février un rapport qui revient sur ces trois années de guerre informationnelle. Les campagnes de désinformation et de déstabilisation ont évidemment visé l'Ukraine, mais aussi l'Europe, et la France en particulier.
De faux sites et des fact-checkeurs inondés en France
La France est particulièrement ciblée, depuis qu'Emmanuel Macron a évoqué en février 2024 le possible envoi de troupes en Ukraine. Le chef d'Etat a depuis clarifié sa position : cette option n'est pas envisagée pour le moment. Dès le printemps 2022, l'Hexagone a été visé par la campagne du réseau RRN (Reliable Recent News)/Doppelgänger, lors de laquelle une centaine de sites ont été clonés, usurpant l'identité de médias fiables, dont Le Monde, mais aussi le quotidien américain Washington Post ou le magazine allemand Der Spiegel. Par ailleurs, des pseudo-médias francophones ont relayé des narratifs anti-ukrainiens. RRN a utilisé des comptes inauthentiques et des contenus sponsorisés pour promouvoir ces sites douteux.
En septembre 2024, l'action du réseau RRN a été attribuée par le département de la justice américain à Sergueï Kirienko, directeur adjoint de l'administration présidentielle russe. Elle aurait été mise en œuvre par deux entreprises de marketing numérique, Social Design Agency et Struktura, ainsi que par l'organisation Ano Dialog. Selon Viginum, ce mode opératoire, contournant la modération sur les réseaux sociaux, présente cependant une "efficacité limitée". En réponse à la campagne Doppelgänger, l'Union européenne a pour sa part sanctionné Sofia Zakharova, cheffe du département Information et Technologies de la communication auprès du président russe Vladimir Poutine.
En parallèle, depuis septembre 2023, les médias et la communauté des fact-checkeurs ont été ciblés à travers l'opération Matriochka. Il s'agissait de les inonder de contenus truqués (faux reportages, captures d'écran trafiquées...) afin de saturer leur capacité d'investigation et les discréditer. Sont également apparus sur la voie publique parisienne des étoiles de David bleues, des mains rouges, des graffitis d'avions de chasse en forme de cercueils... Là encore, la capacité de cette opération à "façonner l’opinion des audiences visées demeure très limitée", souligne Viginum dans son rapport. "Le succès de certaines de ces opérations repose surtout sur l’attention médiatique qui a pu leur être accordée."
Dans l'une des plus médiatisées, celle des étoiles de David, un homme d'affaires moldave, Anatoli Prizenko, a été sanctionné par l'UE pour avoir coordonné l'envoi en France de plusieurs ressortissants moldaves en octobre 2023. Ces derniers ont été accusés d'être derrière les tags découverts peu après l'attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, dans le but de déstabiliser la société française, qui abrite les plus importantes communautés juive et musulmane d'Europe.
Des médias créés pour contourner les sanctions et de fausses manifestations
Après la suspension des médias Russia Today (RT) et Sputnik au sein de l'Union européenne en mars 2022, la Russie a changé son fusil d'épaule. Pour contourner ces sanctions, elle a créé des médias tels que Voice of Europe, actif depuis le printemps 2023 jusqu'à sa suspension en mai 2024 sur fond de soupçons d'ingérence au sein du Parlement européen. Cette vitrine promouvait la position du Kremlin tout en dénigrant Kiev, et était suspectée de servir de couverture pour approcher des personnalités politiques européennes favorables à l'arrêt du soutien à l'Ukraine. Voice of Europe était pilotée par l'oligarque ukrainien Viktor Medvedtchouk, proche de Poutine, et son complice Artyom Martchevsky, selon les autorités tchèques.
Un autre média, Euromore, officiellement basé à Bruxelles, a pris le relais de Voice of Europe avec des articles traduits dans 48 langues. Sous l'aspect d'un site d'actualité internationale indépendant, la plateforme agrège du contenu prorusse issu de l'agence Tass ou de RT. Elle serait financée par Pravfond, organisation liée au service de renseignement militaire russe (GRU), selon Le Monde.
En parallèle, la Russie a diffusé des contenus douteux à destination des diasporas turques d'Europe. La campagne, observée depuis juillet 2022, a aussi consisté en l'organisation de manifestations dans plusieurs métropoles européennes (Paris, La Haye, Bruxelles, Madrid...) ou en Turquie afin de discréditer l'Ukraine. Ce dispositif a eu recours à des "sous-traitants et intermédiaires peu formés et facilement remplaçables", analyse Viginum, ce qui "permet aux opérateurs de multiplier des opérations à moindre coût et de donner une impression de saturation de l’espace informationnel valorisable auprès de leurs commanditaires, en dépit d’une visibilité quasi nulle".
Un dispositif médiatique ancien renforcé en Ukraine
Dès juin 2022, des chaînes de télévision locales prorusses ont été lancées dans les oblasts ukrainiens de Kherson et Zaporijjia, selon une enquête de Reporters sans frontières. A ces médias se sont ajoutés de nouveaux sites web afin de dénigrer le gouvernement ukrainien et de promouvoir les narratifs du Kremlin et des partis politiques sécessionnistes ukrainiens. Ainsi, le réseau Portal Kombat, fort d'environ 200 sites web produisant des contenus prorusses, a d'abord ciblé la Russie et l'Ukraine dès 2013, dans le contexte de l'annexion de la Crimée, afin d'amplifier le ressentiment des populations locales contre Kiev. Il s'est ensuite étendu à l'ensemble de l'Europe, voire à l'Afrique et à l'Asie.
Le média Mriya ("rêve" en ukrainien), agrégateur de chaînes Telegram russophones, a quant à lui servi de vitrine à un projet politique séparatiste nommé Bureau de représentation du peuple ukrainien, selon Viginum. Leur plan était de renverser le président ukrainien Volodymyr Zelensky et d'organiser des référendums d'autonomie dans toute l'Ukraine. Mriya était composé d'influenceurs favorables aux intérêts russes, diffusant des contenus trompeurs sur Telegram et animant des émissions dénigrant le président ukrainien. Il disposait d'un site web enregistré fin 2022, mais à ce jour il apparaît inactif.
Des rumeurs d'enrôlement visant les diasporas africaines francophones
Avec l'invasion de l'Ukraine, la Russie a dû chercher de nouveaux alliés. Le pivot stratégique vers l'Afrique, officialisé début 2023 sur le site du ministère des Affaires étrangères russe, s'est manifesté par le déploiement du groupe paramilitaire Wagner sur le continent. La mort d'Evgueni Prigojine, ex-patron de Wagner, a quelque peu ralenti les activités d'influence du groupe, portant sur une offensive désinformationnelle et l'exploitation de ressources minières. Mais celles-ci semblent avoir été reprises en main par le Service de renseignement extérieur russe (SVR), notamment à travers le projet Lakhta, créé en 2013 par Evgueni Prigojine.
En avril 2024, une campagne ciblant les diasporas africaines de France a accusé Paris de préparer l'envoi secret d'immigrés africains pour combattre en Ukraine. Un visuel douteux, publié par une page intitulée Le coq Tricolor, représente deux personnes posant devant les Invalides à Paris avec des panneaux : "Macron est complètement maboul" ou encore "Les Africains sont contre la mobilisation de Macron". Des publications sponsorisées sur Facebook par le projet Lakhta.
Cette opération s'est appuyée sur de faux comptes sur les réseaux sociaux et de faux articles rémunérés dans des médias africains. Entre janvier et février 2025, cette campagne a été relancée avec de fausses annonces d'emploi de France Travail, ou encore un faux témoignage d'un Camerounais enrôlé de force, toujours avec le but de faire croire à l'idée d'un recrutement secret. Une façon de décrédibiliser la présence de la France en Afrique, notamment dans les pays où Wagner est implanté, en instaurant un climat de défiance envers Paris et ses alliés occidentaux.
Les Européens ont sanctionné African initiative, une agence accusée de propager la "propagande" russe et la "désinformation sur le continent africain". Deux agents russes, dont Artem Kureev, un haut responsable du GRU, qui a repris les opérations du groupe Wagner en Afrique, ont aussi été visés. L'UE a également ciblé le Groupe panafricain pour le commerce et l'investissement, qu'elle accuse de désinformation au profit de la Russie, particulièrement en République centrafricaine et au Burkina Faso.
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