Témoignage "Ça a été violent, j'ai eu très mal et je m'en souviens très bien" : une jeune victime de Joël Le Scouarnec raconte avoir dénoncé le chirurgien à ses proches en 1999

Article rédigé par Margaux Stive
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 11min
Le tribunal de Vannes, où se tient, à partir du 24 février, le procès de Joël Le Scouarnec. (FRED TANNEAU / AFP)
Le tribunal de Vannes, où se tient, à partir du 24 février, le procès de Joël Le Scouarnec. (FRED TANNEAU / AFP)
Elle est l’une des rares victimes à se souvenir des faits. Pauline a accepté de se confier à franceinfo alors que le procès de Joël Le Scouarnec s’ouvre, lundi, devant la cour criminelle de Vannes.

L'affaire Le Scouarnec est d'abord celle d'agressions oubliées. Des centaines de petits patients qui n'ont gardé aucun souvenir des viols et des gestes sexuels pratiqués à leur insu par ce chirurgien digestif qui a exercé, en toute impunité pendant plus de 30 ans, dans une dizaine d'hôpitaux en Indre-et-Loire, en Bretagne et en Charente-Maritime.

Des faits qui valent à cet ancien médecin, âgé de 74 ans, un procès devant la cour criminelle de Vannes à partir de lundi 24 février. Il encourt 20 ans de réclusion. Une audience qui sera traversée par une question centrale : comment Joël Le Scouarnec a-t-il pu sévir pendant 30 ans sans jamais être inquiété ?

Parmi les près de 300 victimes, une petite dizaine d'enfants avaient dénoncé le chirurgien auprès de leurs parents. Eux ont gardé en mémoire les gestes de Joël Le Scouarnec. Leur histoire est celle d'une parole qui n'a pas été entendue et qui aurait pourtant pu arrêter Joël Le Scouarnec des décennies avant son interpellation. L'une de ces victimes a accepté de se confier au micro de franceinfo. Pauline a aujourd'hui 37 ans et son témoignage est rare.

"Un geste qui m'a énormément marquée"

À 11 ans elle est hospitalisée 10 jours dans une clinique bretonne pour de graves complications après une appendicite. Elle n'a jamais oublié le regard froid de ce médecin et ce geste qui va la traumatiser. Plus de 25 ans plus tard elle raconte à franceinfo ce souvenir gravé dans sa mémoire comme s'il venait de se produire : "Il me parle, il me dit de me retourner pour voir si je n'ai pas de douleur, je ne comprends pas bien. Et là il m'introduit un doigt dans les fesses. Ça a été violent parce que j'ai eu très mal, et je m'en souviens très bien. C'est un geste qui m'a énormément marquée", raconte la jeune femme. À tel point qu'à l'époque elle appelle immédiatement sa mère pour lui en parler. "Je lui dis que j'ai eu un doigt dans les fesses et que j'ai eu très mal. Elle me dit que c'est un médecin, que c'est un geste normal. Elle ne se rend pas compte et elle ne va pas chercher plus loin. Elle fait confiance au médecin."

À sa sortie de la clinique, Pauline essaye donc de reprendre le cours de sa vie. Mais la jeune adolescente est peu à peu envahie par des angoisses qui la paralysent. Une peur du noir, au point de devoir dormir avec sa mère jusqu'à ses 16 ans. La phobie d'être agressée au point de se barricader chez elle quand elle est seule. Il y a aussi cette perte de poids massive. Puis, l'adolescence se "met en danger".

Mais à l'époque, Pauline ne fait pas le lien avec ce geste qui, pourtant, la hante encore. "Je me dis que j'ai eu un problème mais je n'arrive pas à savoir ce que c'est. Je ne fais pas le lien du tout". Alors Pauline survit comme elle peut. Elle rencontre celui qui deviendra son mari, a un enfant puis deux, et compose avec les angoisses et les phobies qui ne la quittent pas.

Un extrait des "carnets" de Joël Le Scouarnec

Jusqu'à un appel de la gendarmerie en 2018. "On me demande si je peux venir à la gendarmerie pour une affaire, au début je me dis que c'est une blague". Mais quand l'audition commence, Pauline comprend vite qu'il y a un problème. "On me demande si j'ai subi une opération quand j'étais enfant, si je me souviens du nom du chirurgien, on me demande s'il y a eu un geste déplacé...", précise Pauline. Très vite, les gendarmes lui font lire un extrait de ce que l'on a appelé "carnets" de Joël Le Scouarnec. Un journal intime de l'horreur, retrouvé sur plusieurs disques durs où le chirurgien a retranscrit, pendant plus de 30 ans, des centaines d'agressions commises sur des enfants. Le médecin y raconte ce geste qu'elle n'a jamais oublié, mais aussi d'autres agressions dont elle n'avait aucun souvenir. 

"Là, je comprends que ce que j'ai vécu et ce que je vis depuis des années, en fait, ce n'est pas normal"

Pauline

à franceinfo

Une scène d'une grande violence pour elle, mais aussi pour sa mère Claudine qui assiste à l'audition. Elle qui avait reçu à l'époque les confidences de sa fille sans vraiment les entendre, est envahie par les remords. "Quand je lis le carnet je me souviens évidemment du geste dont elle m'avait parlé. Et là je culpabilise beaucoup. Je me dis : 'Ce n'est pas possible, je n'ai pas réalisé'. J'ai eu le sentiment de ne pas avoir assez creusé, de ne pas l'avoir suffisamment entendue ni protégée. On ne s'imaginait pas que ça puisse exister, encore moins de la part d'un médecin", reconnaît Claudine.

Une culpabilité qui ne s'est jamais éteinte, et qui a bouleversé sa vie, dit-elle. "Ça m'a fichu un coup sur la tête. On veut forcément être une mère parfaite, même si ça n'existe pas. Et quand on a failli, c'est compliqué de l'admettre et de le vivre. Ça déstabilise beaucoup, la personne et la vie", confie Claudine. Mais aurait-elle pour autant déposé plainte si elle avait soupçonné à l'époque une agression sexuelle ? Pas sûr, reconnaît aujourd'hui Claudine, cela aurait été "la parole d'une mère contre celle d'un médecin".

"Il faut savoir être patient et compter sur sa chance"

Et ce rôle de chirurgien, Joël Le Scouarnec va en effet, s'en servir pour passer entre les mailles du filet. Devant la juge d'instruction il le reconnaît lui-même, sa fonction lui a permis de "commettre ces actes infâmes". D'autant que comme chirurgien digestif il pratique beaucoup d'opérations de l'appendicite. Une spécialité qui lui donne accès à des enfants, et à leur corps, y compris à leurs parties intimes, sans que cela n'attire forcément l'attention. Cela lui permet aussi de se rendre seul dans les chambres des patients, comme le raconte Pauline. "Il venait toujours seul", se rappelle la jeune femme. Pourtant, pendant son hospitalisation, elle reçoit de la visite tous les jours de sa famille, qui met en place un relais pour ne pas la laisser seule, sa mère dort aussi toutes les nuits avec elle.

Mais Joël Le Scouarnec met en place un mode opératoire très efficace et très rodé. Il le raconte très bien dans ses carnets : "Il faut savoir être patient et compter sur sa chance, écrit le chirurgien. L'autre stratagème, c'est de passer inaperçu. Ses collègues le décrivent comme "discret", "sympathique", mais sans plus. Un fantôme en blouse blanche que personne ne remarque.

Au sein même de sa famille, son fils aîné décrit un homme insoupçonnable. Celui que nous appellerons Albert ne s'est jamais exprimé publiquement mais il a accepté d'adresser quelques mots par écrit à franceinfo. Dans un long message il décrit un père "avec beaucoup d'humour, de sympathie, ouvert d'esprit, bienveillant, très intelligent, calme et entièrement dévoué à sa famille". Un homme dont il a été "proche et admiratif" jusqu'à "la chute vertigineuse quand j'ai appris toutes ces horreurs""J'ai encore du mal à réaliser qu'il ait pu commettre autant de méfaits et fait tant de mal", écrit-il.

"Ça ne dérange personne parce que tout le monde s'en moque"

Pourtant malgré ce double visage, malgré toutes les précautions prises par Joël Le Scouarnec, le chirurgien va passer très près d'être démasqué. En novembre 2005, il est condamné par le tribunal correctionnel de Vannes à quatre mois de prison avec sursis pour détention d'images pédopornographiques, après avoir été repéré par le FBI. Mais la justice ne prononce aucune interdiction d'exercer la médecine et n'ordonne aucune obligation de soin. Elle ne transmet pas non plus la condamnation à l'hôpital de Quimperlé où exerce à l'époque Joël Le Scouarnec. Un an plus tard l'un de ses collègues, un psychiatre, entend parler de cette condamnation et alerte la direction de l'hôpital.

Au fil des mois, franceinfo vous l'avait révélé, l'information va remonter jusqu'au ministère de la Santé. La question de radier Joël le Scouarnec se pose mais finalement rien n'est fait et le chirurgien continue sa carrière dans plusieurs hôpitaux jusqu'à son interpellation 12 ans plus tard. À ce moment-là, le chirurgien avoue s'être senti "intouchable". Une passivité coupable des instances hospitalières, estime Francesca Satta. "On ne peut pas passer 30 ans en toute impunité sans que personne ne s'aperçoive de rien !", s'emporte l'avocate de plusieurs parties civiles.

Preuve en est, dit-elle, cette condamnation est connue quand Joël Le Scouarnec postule au centre hospitalier de Jonzac, en 2008. "Ça n'empêchera pas qu'il soit embauché. On a besoin d'un bon praticien, c'est tout ce qu'on va regarder. Ça ne dérange personne parce que tout le monde s'en moque", dénonce Francesca Satta.

Joël Le Scouarnec reconnaît avoir "blessé" ces enfants

Sur ce point, une enquête préliminaire est en cours au parquet de Lorient, après les plaintes de plusieurs associations dont la Fondation pour l'Enfance représentée par Céline Astolfe. "C'est une affaire qui pose la question centrale de la recherche des responsabilités. Quand, dans le cadre d'instituons notamment hospitalières, des personnes ont connaissance de faits il faut revoir la chaîne d'alerte pour éviter que pendant de multiples années des faits terribles se reproduisent". Une question qui sera abordée pendant le procès, avec une journée consacrée, même si aucune institution n'est jugée aux côtés du chirurgien. Il faudra finalement le courage d'une petite fille de 6 ans pour arrêter Joël Le Scouarnec En 2017, cette voisine de Joël Le Scouarnec raconte à ses parents avoir été violée au fond de leur jardin. Cette enfant, cette fois, sera crue par les adultes et va mettre fin à 30 années d'impunité.

Contactés par franceinfo, les avocats de Joël Le Scouarnec n'ont pas souhaité s'exprimer avant l'audience. Au fil de ses 35 interrogatoires par la juge d'instruction, l'ancien chirurgien a reconnu une partie des faits, tout en assurant en avoir "exagéré" certains dans ses carnets en donnant "une connotation sexuelle" à des "gestes médicaux" et en avoir "oublié beaucoup" d'autres. J'ai "blessé" ces enfants "dans ce qu'ils avaient de plus intime", reconnaît Joël Le Scouarnec, avant de préciser : "Je veux pouvoir leur exprimer au cours de mon procès les regrets que j'éprouve sincèrement."

Le témoignage de Pauline au micro franceinfo de Margaux Stive

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