“J’avais envie de tout entendre, tout voir, tout savoir”… La philosophe féministe Manon Garcia raconte, dans un livre d’une immense justesse, comment elle a été “aspirée” par le procès des viols de Mazan auquel elle a assisté, à l’automne dernier.

La philosophe Manon Garcia, autrice de « Vivre avec les hommes. Réflexions sur le procès Pelicot ». Photo Heike Steinweg
Publié le 05 mars 2025 à 11h01
Manon Garcia est allée confronter sa raison et son être tout entier au procès des viols de Mazan, l’automne dernier, à la cour criminelle du Vaucluse, à Avignon. Dominique Pelicot, 72 ans, y était jugé pour avoir livré sa femme, Gisèle, lourdement sédatée, à des inconnus recrutés sur Internet. Pendant dix ans, il a organisé, minutieusement, près de deux cents viols. Avec lui, sur le banc des accusés, cinquante hommes. De la sombreur inédite des jours passés à les écouter se défendre, la philosophe féministe a tiré Vivre avec les hommes. Réflexions sur le procès Pelicot, un texte personnel, d’une immense justesse, une suite de réflexions mêlant sa pensée théorique à ses doutes et ses questionnements sur sa capacité à les absorber. Affleure alors une sidération que l’on devine profonde.
Vous écrivez d’emblée vous autoriser une forme « plus libre, plus personnelle, plus subjective » dans ce livre. Pourquoi cela ?
Dans la philosophie féministe, et en particulier celle sur les violences sexuelles, il y a une réflexion depuis longtemps sur le fait que la troisième personne ne suffit pas : si on veut dire la vérité d’un phénomène, on est obligé d’utiliser aussi la première personne. J’aurais très bien pu écrire en m’invisibilisant, mais il m’a semblé qu’on aurait alors manqué un aspect du procès. Je me suis faite cobaye aussi, en racontant ce que cela me faisait d’y assister. Je relate, par exemple, le jour où, en rentrant chez moi, j’ai pris un sirop contre la toux et je ne me suis pas réveillée le lendemain. Le parallèle avec la soumission chimique a été terrifiant. Dire cela montre à quel point, pour énormément de femmes, ce procès et cette histoire disent quelque chose de l’insécurité totale qui est la nôtre. L’enjeu était de faire comprendre le mélange de terreur, de colère, de tristesse, de désespoir, de compassion même, que ce procès a représenté. Je voulais dire ce que cela fait d’être dans cette salle d’audience.
Découvrir la note et la critique
“Vivre avec les hommes” : l’essai féministe et personnel de Manon Garcia sur le procès Pelicot
On perçoit rapidement que les hommes suivent ce procès comme un fait divers, ce qui n’est pas le cas des femmes…
Pour les femmes, l’effet immédiat est de se mettre à la place de Gisèle Pelicot. Mais il faut reconnaître qu’il est sans doute plus confortable, même si ce n’est pas vraiment le cas, de se mettre à la place des victimes plutôt qu’à celle des bourreaux. Pour les hommes, prendre au sérieux Mazan comme un procès qui dit quelque chose du monde dans lequel on vit, c’est le prendre comme un procès qui dit quelque chose d’eux comme prédateurs. En philosophie, on appelle cela la paresse épistémique : quand on est en position de privilège social, on peut ne pas vouloir voir des choses qui ne nous arrangent pas.
Le procès est-il venu bouleverser votre pensée philosophique ?
Il m’a plutôt confortée dans plusieurs de mes analyses, notamment sur la soumission féminine et sur la question de savoir s’il faut changer la définition du viol dans le Code pénal – je ne le pense pas. Voir les choses en actes était intéressant. En revanche, ce n’est pas pareil de travailler sur les violences sexuelles et de voir des dizaines de vidéos de viols d’une femme dans le coma. Les images changent complètement le niveau de réalité de ce sur quoi on travaille. Une partie d’entre elles, pédopornographiques ou pornographiques, ne me quittent toujours pas, alors qu’il m’est beaucoup plus facile dans ma vie quotidienne de mettre de côté des analyses philosophiques auxquelles je n’ai pas envie de penser. Ensuite, j’ai été confrontée à un certain niveau de concrétude. J’ai eu des moments de compassion pour certains accusés, alors que, quand on réfléchit de manière abstraite aux violences sexuelles, on n’est pas prise dans ce sentiment.
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Évidemment, cela rappelle l’éternel débat du « expliquer n’est pas excuser », mais quand on se penche sur la concrétude des choses, tout devient complexe. Il en va du cycle de la violence : une partie de ces hommes accusés ont traversé dans leur vie des choses extrêmement difficiles. Je pense à deux hommes en particulier, qui ont vécu de terribles châtiments corporels et sexuels dans l’enfance… On se dit qu’il faut les laisser tranquilles. En revanche, ce procès m’a rendue beaucoup moins optimiste que je ne l’étais. Dans mes livres, je me suis toujours efforcée de réfléchir à la question de l’émancipation, à comment, à partir d’un constat noir, on pouvait construire un autre futur… Là, je me dis que nous, les femmes, sommes allées aussi loin qu’on le pouvait, et si nous ne sommes pas rejointes par les hommes, on ne peut rien faire de plus. Dans ce procès, le niveau de conception de ce que sont, pour les hommes, les femmes et le sexe a été extrêmement déprimant.
Il est devenu clair que si je voulais écrire ce livre, il fallait plonger tête baissée dans la noirceur.
Ce livre est-il celui que vous aviez en tête au moment où vous avez décidé d’écrire sur le procès ? Ou la réalité de l’audience a changé la perspective que vous en aviez ?
Sur le plan théorique, dès le début, je m’étais dit que j’écrirais sous forme de fragments, à partir de concepts et de petites phrases du procès. Mais je pensais le faire en me servant de la matière journalistique. Or, je me suis vite rendu compte que, parfois, les articles sur le procès racontaient tellement d’histoires différentes qu’il fallait que j’aille voir moi-même. Je n’avais alors pas mesuré l’immense différence que ça allait créer. Je pensais réussir à rester plus à distance que je ne l’ai été ; en ce sens, le livre n’est pas le même. Sur place, quelque chose vous aspire. Je n’arrivais pas à partir avant la fin des audiences, j’avais envie de tout entendre, tout voir, tout savoir.
Aussi, je n’avais pas prévu d’écrire pendant le procès, je pensais prendre du temps, laisser les choses décanter… Et puis, j’ai essayé de revenir chez moi et j’ai vu que je ne pouvais pas continuer une vie normale : j’étais dans une forme de lucidité, de clairvoyance sur l’ampleur des dégâts qui n’est pas compatible avec la vraie vie. On ne peut pas aller au supermarché, emmener ses enfants à la crèche, dîner avec des amis, en ayant à l’esprit les vidéos des viols de Mazan. Je n’y arrivais pas. Très vite, il est devenu clair que si je voulais écrire ce livre, il fallait plonger tête baissée dans la noirceur, mais que je ne pourrais pas le faire pendant des mois. Il était nécessaire de revenir à une forme de voile ou de déni, on ne peut pas se demander tout le temps : est-ce que cet homme drogue sa femme pour la violer ?
Mon expérience de ce procès a été la confrontation de plusieurs approches qui pensent toutes détenir la vérité…
Vous consacrez un chapitre, très éprouvant à lire, aux vidéos des viols diffusées pendant le procès. Vous dites votre difficulté à les décrire. Pourquoi ?
On n’a pas de façon d’écrire les violences sexuelles qui ne ressemblent pas à du porno gore ou du rough sex. Comment écrire cela en ayant la certitude qu’on ne va pas générer de l’excitation chez la personne qui lit ? Il s’agit d’une question de responsabilité dans l’écriture. Je pense que c’était aussi la première inquiétude du président du tribunal, Roger Arata, quand il a voulu empêcher le public d’avoir accès aux vidéos. Il y a un côté vraiment fascinant dans le fait de voir le mal. Après, il est aussi intéressant de constater qu’on s’habitue aux vidéos et qu’elles montrent quelque chose de la pornographie dans ce que ça a d’extrêmement lassant. C’est grossier, c’est moche, de bout en bout.
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Dans ce livre, vous vous posez quantité de questions, pour lesquelles vous n’avez pas toujours la réponse.
Il s’agit d’un parti pris méthodologique. Mon expérience de ce procès a été la confrontation de plusieurs approches qui pensent toutes détenir la vérité : le droit le pense, les policiers le pensent, les experts psychologues, les experts psychiatres… Je ne voulais pas adopter une forme de parole totalisante, je voulais plutôt reconnaître les lacunes et les apories du procès. Dans cette histoire, le problème est justement qu’on ne comprend pas bien, si on comprenait, on n’en serait pas du tout là.
Vous faites par deux fois un parallèle avec le procès Eichmann (1961), notamment pour évoquer la pauvreté de l’intelligence morale des accusés. Pourquoi cela vous a-t-il frappée ?
Les accusés ne sont pas bêtes – même si certains le sont – mais, comme Eichmann, ils n’utilisent pas leur pensée. De ce procès, comme des expertises psychologiques et psychiatriques, ressort un aspect de la masculinité : un niveau très basique d’introspection et de vocabulaire sur les émotions… Ces hommes ont été arrêtés il y a quatre ans et ils ne sont toujours pas capables de dire quoi que ce soit sur ce qu’ils ont fait ! Ils n’y ont pas pensé sur le moment et ils n’y arrivent toujours pas aujourd’hui. Et, au fond, la société ne leur demande pas tellement de le penser non plus. J’ai retrouvé à Avignon un autre aspect similaire avec Eichmann : la façon dont la forme judiciaire rate, dans les deux cas, ce qui est intéressant dans le procès. De même qu’on attendait le procès du nazisme au procès d’Eichmann, alors que la forme du droit pénal ne le permettait pas, on attendait à Avignon un procès de la culture du viol, de l’inceste, du consentement, de la soumission chimique… Or cela a été le procès un peu basique, parfois ras des pâquerettes, de ces cinquante hommes.
Je me suis demandé comment faire pour que les hommes lisent mon livre, mais c’est se battre contre des moulins à vent.
À la fin du livre, vous vous dites qu’il faudrait que les hommes commencent à nous aimer un peu pour qu’on puisse continuer de les aimer…
J’ai écrit cela en le croyant réellement, et en sachant que les hommes qui liraient allaient lever les yeux au ciel et penser que je suis folle. Là, il y a un problème de conversation et d’impossibilité de s’entendre. Je pense vraiment que, quand on dit aux hommes : « vous n’aimez pas les femmes », ils ne comprennent même pas ce qu’on peut bien vouloir dire par là. La façon dont l’amour masculin est conçu socialement ne correspond pas à ce que nous, les femmes, on appelle aimer. Mais eux se pensent tout à fait en accord avec la définition de l’amour qu’on leur a toujours proposée. J’apprécie sincèrement le côté optimiste de Mona Chollet, sa volonté de « réinventer l’amour », mais on part de tellement loin… Je me suis demandé comment faire pour que les hommes lisent mon livre, mais c’est se battre contre des moulins à vent.
Que perçoivent-ils de la violence que vous exposez ? Cela fait-il écho en eux ?
Au mieux, ils disent : « je m’interroge sur ce qui fait que moi, je ne le ferai jamais ». Je n’ai pas entendu d’homme dire : « je m’interroge sur ce qui pourrait faire que je m’y retrouve ». Impossible pour eux de se formuler les choses ainsi. Alors, évidemment, l’histoire de Gisèle Pelicot paraît trop horrible… Mais les hommes pourraient se saisir d’une des questions du procès sur la misère sexuelle. Une des choses qui m’ont glacée, c’est de voir à quel point il est évident, aussi bien pour les accusés que les avocats ou les juges, qu’une défense tout à fait entendable est : « comme leurs femmes ne voulaient plus coucher avec eux à ce moment-là, ils sont allés voir Gisèle Pelicot ». Comment est-il possible d’articuler cette continuité-là ? Je voudrais que les hommes me répondent et m’expliquent : comment violer une femme de 70 ans dans le coma revient à coucher avec sa femme qu’on adore ?
Vous concluez avec cette interrogation : « que reste-t-il de nos vies lorsqu’on assiste au procès Pelicot, lorsqu’on se confronte, directement, au peu de cas que ces hommes font des femmes ? […] Comment construit-on sur ce champ de ruines qu’est la sexualité masculine ? ». Trois mois plus tard, avez-vous la réponse ?
C’est une question abyssale, et je crois que si toutes les femmes se la posent, aucune d’entre nous n’a la réponse. On alterne entre de rares phases de lucidité sur la catastrophe et l’obligation, le reste du temps, de se mentir un peu et de faire comme si elle n’existait pas. Ça va contre tous les clichés des femmes folles, émotives… Ce procès montre au contraire à quel point les femmes sont lucides et prennent des décisions dignes d’une analyse coûts / bénéfices. Dans un monde hétérosexuel, où l’hétérosexualité est érigée en norme, la féminité est une série de compromis extrêmement rationnels. La résignation des femmes me fascine, bien plus que leur colère.