Il est difficile d'imaginer pire condition que celle d'esclave. Et pourtant elle existe : celle d'être une femme esclave. Car ces dernières subissent pressions et châtiments du fait qu'elles aient des enfants ou les perdent.
Arlette Gautier, professeure émérite de sociologie à l'Université de Bretagne occidentale, a publié plusieurs études sur les femmes dans les départements d'Outre-mer depuis les années 1980, comme Les sœurs de Solitude - Femmes et esclavage aux Antilles du XVIIe au XIXe siècle ou "Les politiques familiales et démographiques dans les départements français d’outre-mer depuis 1946" dans Cahiers des sciences humaines.
Si au tout début de l'esclavage antillais, les esclaves sont incitées à avoir des enfants pour que ceux-ci grossissent la main d'œuvre, explique-t-elle à Outre-mer la 1ère, les planteurs changent leur stratégie avec le développement de la traite et préfèrent "acheter des esclaves tout faits, jeunes et qui vont servir".
"Cela voulait dire d'une part que les femmes en Afrique étaient exploitées en ce sens, détaille-t-elle. D'autre part, quand les femmes esclaves étaient enceintes, on les faisait travailler jusqu'au dernier moment, on ne les nourrissait pas plus, on ne s'occupait pas d'elles, donc c'était vraiment une exploitation supplémentaire."
Les esclaves accusées de tuer leurs enfants
Des évolutions s'opèrent au milieu du XVIIIe siècle : d'un côté, on s'aperçoit qu'il faut que les êtres humains soient en bonne santé pour travailler beaucoup et produire ; de l'autre, la guerre de Sept Ans entre puissances européennes rend plus difficile la traite transatlantique.
Conséquence pour Arlette Gautier : "Le roi a envoyé des sages-femmes aux Antilles pour développer les soins obstétricaux. On a aussi donné des incitations aux femmes pour avoir des enfants : on leur donnait un peu d'argent, on leur promettait la liberté si elles avaient sept ou huit enfants, sauf qu'il y avait très peu de femmes qui avaient autant d'enfants, vu les conditions de vie."
Cette incitation s'accompagne aussi d'une forte répression : à l'époque, la forte mortalité néonatale est due au tétanos infantile, à l'accouchement peu médicalisé, etc. Mais les autorités accusent les femmes d'en être responsables en avortant ou tuant leurs enfants. "On les punissait donc on leur mettait des masques en fer, on les fouettait, liste la professeure. Il y avait tout un arsenal répressif pour les inciter à garder leurs enfants."
Le refus d'allocations aggrave la mortalité infantile
Deux siècles plus tard, en 1946, les anciennes colonies que sont la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et La Réunion, deviennent des départements. Mais de fortes inégalités perdurent entre femmes de l'Hexagone et celles des Antilles. "Alors que dans l'Hexagone les allocations augmentaient avec le nombre d'enfants, dans les DOM (départements d'Outre-mer) elles diminuaient avec le nombre d'enfants", retrace la sociologue.
Parmi ces aides de l'État, les allocations pré et postnatales qui n'existent plus aujourd'hui. Elles "étaient données à l'époque pour inciter les mères à aller voir le médecin, pour leur faciliter le remboursement". Les Antillaises n'y avaient pas accès au départ, elles allaient donc moins se faire soigner, ce qui a engendré une mortalité maternelle et infantile très forte dans ces îles.
Autre différence entre l'Hexagone et les Antilles : une allocation destinée aux femmes qui vivaient seules avec des enfants, même si elles ne travaillaient pas. "Cela n'a pas été appliqué dans les DOM. Elles n'avaient aucune aide à cette époque-là, cela n'a été étendu qu'en 1973, c'est-à-dire presque trente ans plus tard", constate Arlette Gautier.
Ils contrôlaient le nombre de brosses à dents
Une fois ce droit enfin obtenu, les Antillaises ont dû prouver leur situation pour bénéficier des aides. "Des employés de la CAF allaient s'assurer qu'elles vivaient bien seules, je les ai suivis plusieurs fois dans des visites", raconte-t-elle.
Ils vérifiaient le nombre de brosses à dents, les pantalons, si elles disaient que c'était à leurs fils, ils vérifiaient que ça correspondait bien. Il y avait un contrôle extrêmement humiliant et que n'ont pas eu à subir les femmes en métropole.
Arlette Gautier
Pourquoi une telle différence de traitement ? La sociologue avance plusieurs explications : "C'étaient des anciennes colonies, avec un racisme territorialisé, pointe-t-elle. Mais une fois qu'ils étaient en métropole, les habitants des DOM touchaient les mêmes allocations que tout le monde."
"Il y a aussi le côté économique, analyse-t-elle. Au moment de la départementalisation, l'économie était encore largement agricole, les sucriers étaient vraiment inquiets qu'avec les allocations, les femmes arrêtent de travailler."
Enfin, les objectifs de la politique familiale française étaient "d'avoir des enfants, blancs de préférence – même si cela n'a jamais été dit officiellement – et dans le cadre du mariage" et cela "entrait en contradiction avec le modèle familial aux Antilles où il y avait déjà beaucoup de familles monoparentales", contextualise la spécialiste. "Donc il y avait cette idée qu'on n'allait pas donner des allocations pour que des femmes aient des enfants toutes seules."
"Faire partir les femmes surtout"
La politique a évolué dans les années 1960 - 1970. Face à ce qui est considéré comme un risque de "surpeuplement" dans les départements d'Outre-mer, "l'objectif du gouvernement français est de 'desserrer l'étau démographique''' à partir de 1961, retrace l'historienne Michelle Zancarini-Fournel qui a co-écrit Les lois Veil – Un siècle d'histoire en y consacrant un chapitre sur "l'exception des départements d'Outre-mer".
La mesure principale est de "faire partir les jeunes", ce qui donne naissance au Bumidom (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’Outre-mer). Dans le chapitre, la chercheuse relate qu'un "stagiaire de l’ENA à la préfecture de la Martinique propose même en 1966 de « faire partir les femmes surtout […] si l’on veut que cela se traduise par une diminution de naissances »."
L'autre "solution" pour le gouvernement est de sensibiliser les femmes à la contraception, bien que la loi de 1920 réprime la "provocation à l'avortement et la propagande anticonceptionnelle". Une association en faveur de la "maternité consciente" est fondée en 1964 en Guadeloupe par une sage-femme, Jacqueline Manicom, alors que l'année suivante en Martinique "est créé le Centre d’études, de documentation, d’information familiale et de formation (Cedif), vite concurrencé par une association de médecins soutenue par la préfecture", retrace l'historienne dans son livre.
Communistes anti-contraception
Mais à la différence de La Réunion où le contrôle des naissances est porté par un homme politique d'envergure nationale comme Michel Debré, il existe en Guadeloupe et en Martinique plusieurs résistances. "Les préfets avaient des injonctions de l'État mais ils n'ont pas réussi face aux oppositions locales", résume Michelle Zancarini-Fournel à Outre-mer la 1ère.
D'un côté, il y avait l'Église avec la religion catholique "qui pèse très fort sur les femmes avec un interdit de la contraception". Plus surprenant, les communistes aussi militaient contre la régulation des naissances. "On n'est pas sûr qu'Aimé Césaire [communiste pendant 10 ans] ait employé le mot de génocide car on n'a pas retrouvé le texte précis, mais il y avait cette idée que supprimer des naissances, c'était remettre en cause la population", explique-t-elle.
Au milieu de ces pressions politiques, religieuses et sociétales, quelle est la réaction des Antillaises et leur souhait véritable à l'époque ? Dans son livre, Michelle Zancarini-Fournel remet au jour une enquête réalisée en Guadeloupe en 1976.
85,5 % des Guadeloupéennes âgées alors de moins de 45 ans indiquaient ne plus vouloir d’enfants du fait des difficultés d’ordre économique liées à la taille de la famille.
Etude reprise par Michelle Zancarini-FournelLes lois Veil - Un siècle d'histoire
Elles expliquaient "qu’elles devaient d’abord compter sur elles-mêmes pour élever leurs enfants (à cause de l’instabilité des unions)", et invoquaient aussi "leur souci de donner aux enfants déjà nés une éducation convenable".
10% des femmes contraintes d'avorter
Si la politique familiale "est à peu près la même" aujourd'hui entre les départements d'Outre-mer et l'Hexagone, Arlette Gautier note que les femmes ultramarines sont encore victimes de pression. L'enquête "Violences et rapports de genre dans les Outre-mer" (2018) révèle ainsi qu'en Guadeloupe "sur l’ensemble des femmes, 10% se sont vues imposées une IVG". Sur ces avortements, c'est le partenaire qui force la main dans environ un tiers des cas, suivi des parents pour quasiment un quart des situations.
"On voit que les familles où il y a le plus d'avortements imposés, de façon paradoxale, c'est dans les familles les plus religieuses, ajoute Arlette Gautier. C'est chez les Témoins de Jéhovah où il y en a le plus car c'est très mal vu d'avoir une fille enceinte, même s'ils sont contre l'avortement."
La sociologue pointe aussi un écart qui persiste malgré les années : celui de la mortalité maternelle. Selon la dernière étude de Santé publique France, celle-ci est en effet deux fois supérieure dans les DROM que dans l'Hexagone.
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