- Une série de rapports, publiés le 14 février 2025 par Earthworm Foundation (EF), révèlent de nouvelles allégations de harcèlement sexuel et de spoliation des terres entre autres dans les plantations de la Société camerounaise des palmeraies (Socapalm), filiale de Socfin.
- À Edéa dans la partie littorale du pays, les communautés, soutenues par des organisations de défense de la nature, à travers le monde, mènent un bras de fer contre la société depuis plusieurs années, pour la rétrocession de leurs terres.
- Suite aux multiples investigations de EF établissant la responsabilité de ses filiales camerounaises dans les faits dénoncés, le Groupe Socfin déclare qu’il a initié des plans d’action trimestriels, visant à apporter des mesures correctives à ces dénonciations.
- Les partenaires financiers de Bolloré, actionnaire de Socfin, brillent par leur inaction à l’égard de leur client, malgré ces atteintes graves aux droits des communautés.
YAOUNDÉ, Cameroun – Un peu partout, au Cameroun, où la holding luxembourgeoise Société financière des caoutchoucs (Socfin) exploite plus de 58 000 hectares de plantations de palmier à huile et d’hévéa, à travers ses filiales Socapalm (Société camerounaise de palmeraies) et Safacam (Société africaine forestière et agricole du Cameroun), la cohabitation avec les communautés riveraines de ses plantations, n’est pas un long fleuve tranquille. Une série de rapports, publiés le 14 février 2025 par le Cabinet de conseil en environnement, Earthworm Foundation (EF), révèlent des faits d’accaparement des terres villageoises, des abus sexuels et l’occupation de sites sacrés dans les plantations de la Socapalm, à Edéa, à Mbambou et à Mbongo, trois localités situées dans la partie littorale du pays.
Dans le village Apouh à Ngog près d’Edéa, les femmes, réunies au sein de l’Association des femmes riveraines de la Socapalm-Edéa (AFRISE), ne lâchent pas du lest. Elles sont déterminées à récupérer [leurs] terres à la Socapalm. Cela fait plusieurs années déjà, qu’elles s’opposent fermement au renouvellement de la plantation de cette société agroindustrielle aux confins du village. Le 17 février 2025, elles ont adressé une lettre ouverte aux sociétés Socapalm, Socfinaf et Socfin, dans lesquelles Bolloré détient des participations, pour revendiquer « l’accès à leurs terres coutumières pour se nourrir », peut-on lire dans le document, signé par une soixantaine d’organisations de défense de la nature et des droits humains à travers le monde.

Félicité Ngo Bissou, porte-parole des femmes riveraines des plantations de la Socapalm, a dit à Mongabay, au téléphone, que « la Socapalm refuse de rétrocéder [leurs] terres ». « Nous avons décidé d’introduire des plants de banane-plantain sur environ 38 hectares, et par la suite, nous avons reçu une sommation d’huissier de la part de la société, nous demandant d’arrêter nos actions (…). Nous ne pouvons pas abandonner ce site. Nous allons continuer à mener nos revendications jusqu’à ce que les terres, que nous exigeons, nous soient rétrocédées ».
Le rapport de EF souligne qu’un avenant du bail emphytéotique qui lie l’État du Cameroun à la Socapalm, prévoit que 3 712 hectares (9 172 acres) de terres, représentant près de la moitié de la superficie de Bangui, la capitale centrafricaine, soient rétrocédés aux collectivités d’Edéa. Mais le processus de rétrocession qui a débuté en 2020 est « toujours en cours ». Il en est de même pour les plantations de Mbambou et de Mbongo, où la rétrocession n’est pas effective.

Dans sa réponse à une demande par courriel de Mongabay, Socfin s’est expliquée au sujet de ses multiples conflits fonciers au Cameroun : « Par un avenant du 30 août 2005 au bail initial du 30 juin 2000, 20 466 hectares ont été retirés de la concession de la Socapalm (initialement 78 529 ha). Ces terres ne sont donc plus louées, ni exploitées, ni occupées par la Socapalm. La rétrocession de ces terres, prévue par cet avenant, relève entièrement de la responsabilité du propriétaire de ces terrains, à savoir l’État camerounais ».
Atteintes graves aux mœurs
Les investigations menées par EF, entre mai et juin 2024, dans les plantations de la Socapalm à Edéa, à Mbambou et à Mbongo, ont également confirmé les allégations d’abus sexuels sur les femmes employées de la société, ainsi que sur les femmes riveraines des plantations. Un cas de viol sur une mineure, fille d’un travailleur contractuel, par un autre travailleur contractuel, vivant dans le camp des travailleurs de la Socapalm à Edéa, tout comme des cas de violences physiques et sexuelles perpétrées par des employés de la société sur les femmes riveraines à cette même plantation, ont été documentés par EF. Les atteintes graves aux mœurs sont légion dans les plantations de Socfin au Cameroun et en Afrique, et se produisent de façon répétée au fil des années.

Pour faire face aux dénonciations d’atteinte aux droits humains dans ses plantations en Afrique, Socfin assure qu’elle a initié la mise en œuvre de mesures correctives, contenues dans des plans d’action spécifiques aux problèmes rencontrés dans chaque plantation, visant à corriger ses manquements sur des échéanciers bien définis. « Le Groupe Socfin, via ses filiales, a intensifié ses actions de sensibilisation et de prévention, avec la mise en place et le renforcement des comités genre, la mise en place de différents canaux dont une hotline gratuite anonyme et d’un accompagnement psychologique des victimes. Des sanctions strictes sont appliquées en cas d’abus avérés », explique le groupe dans sa réponse à Mongabay.
Socfin procède trimestriellement à une évaluation de ces plans d’action publiés sur son site internet, pour en mesurer la mise en œuvre des mesures correctives. Mais, selon Emmanuel Elong, président de la Synergie nationale des paysans et riverains du Cameroun (Synaparcam), ces plans d’action ne génèrent aucun changement sur les problèmes des communautés riveraines.
Il a dit à Mongabay au téléphone : « En ce qui concerne la rétrocession des terres, la libération des espaces vitaux et la restauration des sites sacrés, il n’y a pas d’avancées. Au contraire, Socapalm utilise ses gros moyens pour bloquer les démarches des communautés auprès des administrations ». « Nos cours d’eau sont toujours pollués avec des eaux usées des usines à la couleur jaunâtre (…). Le comité genre ne concerne que les ouvriers de la Socapalm, alors que les principales victimes sont les riveraines. Elle nous parle de mécanisme de gestion des plaintes, pourtant elle est juge et partie », déplore ce leader communautaire.

L’inaction des partenaires financiers
Socfin bénéficie des financements du groupe français Bolloré, et, dans sa capitalisation boursière, il apparait clairement que Bolloré détient 39,75 % de participations au sein de la holding luxembourgeoise, laquelle contrôle à son tour l’actionnariat de Socfinaf (64 %), une entité créée pour gérer directement ou indirectement les sociétés de plantations de la holding en Afrique.
Bolloré est soutenu financièrement par des fonds de pension et des banques européennes dans le cadre de ses activités, à l’instar de la banque britannique HSBC Holding. Mongabay a contacté la banque par courriel, pour commenter les derniers rapports de EF sur les dérives commises indirectement par son client. Dans sa réponse, Sophie Kerr, Cheffe des relations médias au niveau global, a dit : « Nous ne faisons pas de commentaires sur les clients ». Pour sa part, la banque française BNP Paribas, consultée au même titre que HSBC, nie toute liaison avec Socfin, entité de son client Groupe Bolloré. « BNP Paribas n’a aucune relation avec cette entreprise ».

Ces institutions financières sont régulièrement accusées de greenwashing par les défenseurs des droits humains, pour leur inaction face aux accusations d’abus sexuels ou de violations des droits des communautés, impliquant indirectement leur client. Dans un précédent article publié par Mongabay, Danielle Van Oijen, Coordonnatrice du Programme forêts au sein de l’ONG néerlandaise Milieudefensie, critiquait la fébrilité des politiques de durabilité promues par ces banques.
« En tant que financier, si vous avez connaissance de ces faits et que vous décidez, malgré tout, de financer l’entreprise, conformément aux lignes directrices de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), vous contribuez à ces préjudices », dit Van Oijen, qui estime que ces banques doivent déclarer publiquement qu’elles excluent Bolloré et Socfin de tout financement, et mettre en place un processus de réparation ouvert à toutes les communautés, car la poursuite de leur financement mettra en danger les populations et l’environnement.
Image de bannière : Des femmes riveraines des plantations de la Socapalm à Edéa, lors d’une manifestation contre le replanting en janvier 2025. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Félicité Ngo Bissou/AFRISE.
Une enquête confirme la plupart des accusations contre la holding propriétaire de plantations Socfin
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