: Enquête "Comme on était terrorisés, on ne bougeait pas" : rencontre avec des témoins clés de l'affaire Notre-Dame de Bétharram
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Automne 2023. Un ancien élève de l'établissement catholique privé Notre-Dame de Bétharram, Alain Esquerre, crée un groupe Facebook pour tenter d'identifier et réunir des victimes de violences physiques au sein du groupe scolaire. Le quadragénaire a fréquenté l'établissement de 1980 à 1985 et a subi les sévices physiques dénoncés par de nombreux autres anciens élèves.
Rapidement, Alain Esquerre reçoit des témoignages de violences physiques mais aussi de violences sexuelles, des agressions et des viols. Il décide alors d'aider les victimes en rassemblant des plaintes qu'il dépose régulièrement sur le bureau du procureur de la République de Pau.
Une affaire tentaculaire
En tendant ainsi la main à ceux qui avaient gardé ce secret enfoui en eux, Alain Esquerre devient le porte-parole des victimes de Notre-Dame de Bétharram. Le 15 février 2025, devant la mairie de Pau, à l'issue d'une rencontre avec le Premier ministre François Bayrou, ministre de l'Éducation nationale de 1993 à 1997, au moment où l'affaire est médiatisée pour la première fois, et président du conseil général des Pyrénées-Atlantiques de 1992 à 2001, Alain Esquerre prend François Bayrou à témoin : "Je pense en ce moment à tous ces coups, à ces humiliations répétées du perron où nous attendions, terreur au ventre et nez contre le mur, le tabassage en règle à venir, et à toutes ces agressions sexuelles. Monsieur le Premier ministre, entendez comment ça fait mal à chacun de nous, de nous retrouver ici pour dénoncer l'omerta, le non-dit, l'hypocrisie d'un système qui nous a broyé." Jusqu'ici, Alain Esquerre a réuni plus de 180 plaintes dans ce dossier où des laïcs et des religieux sont pointés du doigt pour des violences présumées, entre les années 1950 et 2010.
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Quand Bétharram salue la nomination de François Bayrou à l'Éducation nationale
En mars 1993, la nomination de François Bayrou au ministère de l'Éducation nationale est saluée par la revue de l'établissement catholique privé sous contrat avec l’État.
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Des violences quotidiennes et banalisées
Notre-Dame de Bétharram a été fondée dans les Pyrénées-Atlantiques, au XIXe siècle, dans la commune de Lestelle-Bétharram par la Congrégation des prêtres du Sacré-Cœur de Jésus de Bétharram. L'institution a toujours été bien cotée. Ses excellents taux de réussite au bac, l'enseignement dispensé, les activités proposées et la discipline qui y régnait incitaient des centaines de parents à inscrire leurs enfants comme internes ou externes. Dans les années 1980, environ 600 élèves y étaient scolarisés, du CM1 à la terminale.
Alain Bourrillon, professeur de français-latin pendant 18 ans à Notre-Dame de Bétharram se souvient d'un "climat de violence généralisé, de système de pression, d'emprise que certains avaient sur les élèves, notamment certains surveillants. [...] C'étaient des violences à tout bout de champ, des humiliations. On rabrouait les élèves, on leur donnait des claques". Les enfants racontent aussi les douches chronométrées, les gifles monumentales à en percer les tympans et la sanction redoutée du perron. C'est une punition que tous les élèves de Bétharram connaissent. Ils devaient aller dehors, sur le perron près de la rivière, le gave de Pau. Les enfants y passaient une ou plusieurs heures, en T-shirt et sous-vêtements, souvent de nuit, debout ou à genoux. Il ne fallait ni broncher, ni bouger sous peine de recevoir une correction.
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La violence venait également des lycéens qui surveillaient des plus jeunes qu'eux. "Le système est tellement pervers que les élèves brutalisés devenaient eux-mêmes des brutes", analyse l'enseignant Alain Bourillon. "On s'est rendu compte que certains élèves étaient devenus eux-mêmes des tortionnaires vis-à-vis de leurs camarades, poursuit-il. Il y avait une sorte de chape de silence, une chape de plomb qui faisait que les tortionnaires n'allaient pas parler, même s'ils avaient été eux-mêmes victimes de choses terribles."
Pour comprendre cette violence systémique, il faut remonter au XIXe siècle. L'historien de l'éducation, Claude Lelièvre rappelle que les châtiments corporels sont liés à l'histoire et la culture de cette période, notamment aux deux corps enseignants d'élite issus de la Contre-Réforme catholique : les Jésuites et les Frères des écoles chrétiennes (qui enseignent à Bétharram). "Il ne s'agit pas de dérives personnelles de sadomasochistes. C'est tout un système. Une idéologie éducative où l'obéissance à un homme comme représentant de Dieu sur Terre est centrale. La légitimité de l'obéissance par tous les moyens et à tout prix. Cet horizon éducatif a été aux fondements de ce qui est permis et légitime de faire en ce qui concerne les congrégations masculines."
Ces enfants qui brisent l'omerta
Dans ce climat où les enfants avaient peu de place pour s'exprimer, certains ont tout de même tenté d'élever la voix pour dénoncer des violences physiques et sexuelles. Jean-Marie Delbos était orphelin quand il est entré à l'internat de Bétharram, à 11 ans, en 1956. Aujourd'hui âgé de 78 ans, il raconte : "En 1957 est arrivé un jeune prêtre qui, la nuit, profitait qu'on soit endormi. Il était soutane ouverte et venait sous les draps masturber et faire une fellation. Nous à cet âge-là, on ne savait pas ce que c'était. On se demandait pourquoi il faisait ça. Et quand il avait fini, il prenait un autre lit. Comme on était terrorisés, on ne bougeait pas."
Jean-Marie Delbos se souvient que ses camarades et lui ont pensé se confier à leurs "directeurs de conscience" (une personne à qui l'élève peut se livrer sur le plan religieux et sur le plan moral). Jean-Marie Delbos est allé voir le sien. Au lieu de recevoir de l'aide, un membre de sa famille a été menacé : "La direction de Bétharram est venue chez moi voir ma grand-mère lui saisir ses maigres biens, si jamais cette affaire avait une suite. J'avais une grand-mère qui avait un caractère très fort, qui ne s'est pas laissé faire, mais elle n'a trouvé aucun soutien autour d'elle."
Sur cette affaire, une enquête canonique a été lancée en 2017 par l'évêque de Bayonne mais elle a conclu à un non-lieu. Jean-Marie Delbos a tout de même pu être indemnisé par la Commission reconnaissance et réparation, créée en 2021, pour aider les personnes victimes de violences sexuelles au sein de l'Eglise.
C'est dans les années 1990 qu'éclatent véritablement les premières affaires de violences physiques au sein de l'établissement Notre-Dame de Bétharram. Mediapart révèle qu'en 1993, le tribunal de Grande Instance de Pau a condamné un surveillant de l'établissement pour avoir donné une gifle à un enfant, entraînant une lourde perte d'audition. Notre-Dame de Bétharram devait verser une provision de 10 000 francs de dédommagement auprès du parent d'élève. L'enquête du média d'investigation montre aussi que le groupe scolaire a demandé à la préfecture des Pyrénées-Atlantiques de participer au paiement de l'amende, par solidarité avec cet établissement sous contrat, donc lié avec l'État. On ignore encore aujourd'hui si l'État a payé tout ou partie de l'amende. Mais l'affaire est alors passée sous silence.
La presse quotidienne régionale relaie en revanche une affaire très similaire qui survient quelques années plus tard. En janvier 1995, Marc Lacoste-Seris, un élève de 14 ans, est frappé par un surveillant. Une claque si forte qu'il perd 40% de son audition. En décembre 1995, il est puni à la suite d'un chahut dans le dortoir. L'adolescent est envoyé au perron. Il doit être hospitalisé à Pau en état d'hypothermie.
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La population béarnaise lit le récit de Marc dans les journaux au printemps 1996. L'émotion est réelle sur le territoire pour toutes les familles dont les enfants sont scolarisés dans l'établissement et tous les anciens élèves, les "Bétharramites". Un comité de soutien est créé pour défendre l'établissement, le comité de défense de la région paloise et de l'association des anciens de Bétharram. Quelques avocats proposent également leurs services à l'institution. Eux aussi sont passés par Bétharram et se disent très satisfaits et reconnaissants de l'éducation qu'ils ont reçue. Le styliste Jean-Charles de Castelbajac apporte également son soutien, lui était à Limoges dans un pensionnat où se trouvaient des religieux de la Congrégation des pères de Bétharram.
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L'affaire est très médiatisée notamment parce qu'un camarade de classe de Marc est un des fils de François Bayrou. L'homme politique originaire du Béarn est à l'époque président du conseil général des Pyrénées-Atlantiques et ministre de l'Éducation nationale. C'est dans ces circonstances que le 12 avril 1996, un inspecteur pédagogique se rend sur place pour contrôler l'établissement.
"J'ai fait un rapport qui ne tient pas la route"
Cet inspecteur pédagogique a accepté de nous recevoir pour évoquer le rapport qu'il a rédigé après sa visite. Cet homme de 88 ans se prénomme Camille. Quasiment trente ans après les faits, il sait que le sujet est sensible et pèse chacun de ses mots. L'ancien inspecteur précise qu'il ne s'agissait pas d'une inspection surprise. Une date avait été fixée en amont avec la direction de Notre-Dame de Bétharram. Dans ces conditions, Camille a rencontré des membres de l'équipe pédagogique et des élèves, une vingtaine de personnes en tout.
"Les gens que j'ai rencontrés m'ont dit ce qu'il s'était passé pour cette histoire de gifle, ils ne m'ont pas dit autre chose que ça et donc je n'ai pas cherché à savoir ce qu'il se passait dans les dortoirs, des lieux de rencontre des élèves, reconnaît l'inspecteur retraité. Je n'avais aucun élément qui me permettait de dire : il y a sûrement quelque chose de trouble. Donc j'ai fait un rapport qui ne tient pas la route actuellement. Je suis reparti de l'établissement en ignorant totalement ce qui actuellement est reproché."
Il n'est donc pas surprenant de lire cette conclusion du rapport : "Les récents évènements qui concernent un enfant, d'ailleurs toujours élève du collège, ne doivent pas masquer la vérité : Notre-Dame de Bétharram n'est pas un établissement où les élèves sont brutalisés. Tous ceux que j'ai entendus (sauf un qui a été plus nuancé), et qui parlaient en qualité de délégués, ont dit clairement qu'ils vivent très normalement leur scolarité sans subir de châtiment corporel et dans un climat de confiance. Ils apprécient la qualité de l'enseignement qu'ils reçoivent."
Un mois après la publication de ce rapport, le 4 mai 1996, François Bayrou se rend à Bétharram le 4 mai 1996, avec Philippe Douste-Blazy, alors ministre de la Culture, et, selon la République des Pyrénées, il prononce ces mots : "Nombreux sont les Béarnais qui ont ressenti ces attaques avec un sentiment douloureux et un sentiment d’injustice. Toutes les informations que le ministre pouvait demander, il les a demandées. Toutes les vérifications ont été favorables et positives. Le reste suit son cours."
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>> Lire les pages de la revue "L'écho de Bétharram" faisant état de la visite des deux ministres
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Une professeure de mathématiques, lanceuse d'alerte
Dans le rapport de l’inspecteur pédagogique, il est aussi mentionné l'absence de la professeure de mathématiques, Françoise Gullung, en arrêt maladie. Cette femme qui a enseigné à Bétharram de 1994 à 1996 fait partie des témoins de violences physiques qui ont tenté d'alerter différentes autorités. Peu de temps après son arrivée dans l'établissement, elle raconte qu'elle a croisé dans un couloir l'épouse de François Bayrou, qui donnait des cours de catéchisme.
"On entendait un adulte battre un élève, on entendait les coups, on entendait les hurlements de l'adulte et on entendait les pleurs de l'élève qui demandait grâce, se souvient précisément Françoise Gullung. J'étais tellement scotchée que j'ai dit à Elisabeth Bayrou qui arrivait en face de moi : 'Qu'est-ce qu'on peut faire ?' Je pense qu'elle n'a pas compris. Elle m'a répondu simplement : 'Il n'y a rien à faire, ces enfants sont insupportables, il n'y a rien à en tirer, c'est tout'."
Nous avons contacté l'épouse de François Bayrou, mais elle n'a pas souhaité nous répondre. Françoise Gullung affirme aussi avoir adressé un courrier à François Bayrou, sans retour de sa part. Elle écrit aussi à la direction diocésaine. L'enseignante a été reçue par un représentant du diocèse à qui elle avait écrit et qui lui a "conseillé de ne pas faire de vague". Elle ajoute qu'elle a transmis ces lettres à la gendarmerie de Nay qui l'a reçue, en vain.
Pour répondre à l'urgence et protéger au mieux les élèves, Françoise Gullung leur avait appris le numéro à composer en cas de violences, le 119. Enfin, selon la professeure, une infirmière de Bétharram, était également au courant des problèmes et elle aussi aurait tenté d'alerter. Nous avons échangé avec cette infirmière, aujourd'hui à la retraite et âgée de 82 ans. Elle nous a simplement dit avoir été "interrogée par la police" à l'époque, mais elle ne souhaite pas s'exprimer publiquement aujourd'hui.
L'affaire de Marc Lacoste-Seris a été jugée au tribunal de Pau en juin 1996 et le surveillant a été condamné, il a écopé d'une amende de 5 000 francs avec sursis. Entre 93 et 96, Mediapart a recensé quatre enfants qui ont eu les tympans percés. Les deux précédemment cités, et deux autres jeunes pour lesquels des signalements n'ont jamais abouti.
François Bayrou : "Je ne participerai en rien à ce genre de surenchère"
"Je n'ai jamais été informé de violence, a fortiori sexuelle, a affirmé à l'Assemblée nationale, François Bayrou, interpellé sur le sujet, le 11 février 2025. Est-ce que vous croyez que nous aurions scolarisé nos enfants dans des établissements dont il aurait été soupçonné ou affirmé qu'il se passe des choses de cet ordre ? Je peux vous assurer que tout est faux."
Contacté par la cellule investigation de Radio France, le Premier ministre n'a pas souhaité répondre à nos questions. Avec juste ce commentaire : "Je ne participerai en rien à ce genre de surenchère. La manœuvre politique est maintenant comprise de tous et la justice a rejeté les plaintes. Je suis le seul à avoir rencontré les victimes." La Cour de justice de la République a classé sans suite deux signalements effectués par des députés LFI pour non-dénonciation de mauvais traitement sur mineurs. Une procédure pour entrave à la justice lancée par l'avocat Me Jean-François Blanco, élu d'opposition à la mairie de Pau, est, elle, toujours en cours.
L'affaire Carricart, une figure de l'établissement accusée de viol sur mineur
En 1998, Notre-Dame de Bétharram est frappée par un nouveau scandale, cette fois-ci, de nature sexuelle. Une figure historique de l'établissement est visée par une plainte pour viol sur mineur : le père Pierre Silviet-Carricart. Cet homme originaire du Pays basque est né le 10 avril 1941 dans le village de Musculdy. Il a été professeur de philosophie à Notre-Dame de Bétharram puis directeur, d'abord de 1976 à 1981 puis de 1987 à 1993.
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En 1997, le procureur de Pau reçoit une plainte d'un jeune de 21 ans. Franck confie aux enquêteurs avoir été victime du père Carricart, en 1988. Il était alors élève à Bétharram, il avait 11 ans et son père venait de mourir. Le dossier est instruit par le juge Christian Mirande. Ce dernier vit dans le même village que François Bayrou. Les deux hommes se connaissent bien. L'un des enfants de François Bayrou est scolarisé à Bétharram au moment des faits dénoncés et selon Christian Mirande, c'est la raison pour laquelle il vient à son domicile : "Je l'ai rassuré pour son fils. Il n'arrivait pas à croire que Carricart ait pu commettre des faits aussi ignobles. Tout en respectant le secret de l'instruction, je lui ai dit que les faits étaient patents et établis."
Entendu par les enquêteurs, le père Carricart nie les faits qui lui sont reprochés. "Il avait un discours très calme, très ecclésiastique. C'était presque un prêche", se souvient Christian Mirande. Le juge estime que les faits sont caractérisés et compte requérir la mise en examen du violeur présumé ainsi que son placement en détention provisoire.
Une intervention auprès du procureur général ?
À l'issue de sa garde à vue, le père Carricart doit donc être présenté au juge Christian Mirande. Mais selon le gendarme chargé de l'enquête, Alain Hontangs (qui a témoigné pour la première fois dans l'émission Sept à huit sur TF1), ce jour-là, il se serait passé quelque chose d'inhabituel au Palais de justice de Pau : "Monsieur Mirande m'attendait devant sa porte, il vient me voir et il me dit : 'Monsieur Hontangs, on va retarder la présentation : le procureur général demande à voir la procédure (que j'avais sous le bras). Il y a une intervention de Monsieur Bayrou.' [...] Une intervention du procureur général avant une présentation, c'était la première fois que ça m'arrivait", explique l'ancien gendarme à la cellule investigation de Radio France.
Interrogé sur ce point, Christian Mirande dit ne plus se souvenir de cet épisode. Le procureur général, Dominique Rousseau, est décédé. Interpellé sur ce point précis, le 18 février 2025 à l'Assemblée nationale, François Bayrou a répondu : "Est-ce que je ne suis jamais intervenu dans cette affaire comme dans d'autres affaires judiciaires ? La réponse est non, jamais. Ni de près ni de loin." Ce même jour, le 18 février 2025, BFM dévoile des courriers envoyés par le procureur général à la Garde des sceaux, Élisabeth Guigou. Cette dernière est informée de la mise en examen et de l’incarcération du père Carricart. Dans sa lettre à la Chancellerie, le procureur général mentionne une dénonciation d’agressions sexuelles répétées et de viols et ajoute : "L’institution Notre-Dame de Bétharram est très connue dans le sud-ouest et reçoit des pensionnaires de toute la région, y compris de Bordeaux et Toulouse. L'incarcération de son ancien directeur n'a pas manqué d'être relevée par les médias et de provoquer, localement, une certaine émotion. C'est la raison pour laquelle, il m'a semblé utile de signaler cette affaire à votre attention".
Finalement, le père Pierre Silviet-Carricart est écroué le 28 mai 1998. Son avocat, Me Serge Legrand, fait appel du placement en détention provisoire et le 9 juin 1998, il est libéré sous contrôle judiciaire. Le père Carricart a interdiction de sortir du département des Pyrénées-Atlantiques et de quitter la France, interdiction aussi d'entrer en contact avec la victime, ou avec qui que ce soit susceptible de témoigner dans cette affaire. Enfin le prêtre et ancien directeur de Bétharram a l'obligation de répondre aux convocations de la justice.
Un retour à Rome autorisé par la justice
Et pourtant, un an plus tard ce contrôle judiciaire est largement assoupli, à la demande du procureur général.
C'est ce que montre un arrêt de la chambre d'accusation daté du 29 juin 1999, dont nous révélons le contenu exact. Dans ce document, il est écrit que le père Carricart a demandé une modification de son contrôle judiciaire. Il venait d'être réélu, en 1999, comme économe général de la Congrégation des Prêtres du Sacré-Cœur de Jésus de Bétharram dans la capitale italienne et souhaitait ainsi "pouvoir exercer ses fonctions qui nécessitent qu'il réside à Rome".
Dans un premier temps, le juge d'instruction rejette cette demande. L'avocat du père Carricart fait appel et le procureur général, conformément à l'article 194 du code de procédure pénale, obtient une audience devant la chambre de l'accusation pour que le contrôle judiciaire puisse être modifié. La chambre d'accusation ordonne ainsi la levée des interdictions de quitter le département des Pyrénées-Atlantiques et le territoire national, "à la diligence de Monsieur le procureur Général". C'est donc de manière tout à fait légale que le père Silviet-Carricart peut retourner à Rome au siège de la Congrégation.
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>> Lire l'arrêt de la chambre d'accusation de la Cour d'appel de Pau du 29 juin 1999
"La remise en liberté du père Carricart m'a choqué, commente l'ancien juge d'instruction Christian Mirande. D'autant plus qu'elle lui permettait d'aller dans un pays étranger. J'étais choqué pour la poursuite de l'enquête."
Un dernier hommage au père Carricart après son suicide
Quelques mois plus tard, une nouvelle victime, Benoît, porte plainte. En janvier 2000, le juge Christian Mirande convoque de nouveau le père Carricart. L'ex-directeur de Bétharram décide alors de se suicider. Son corps a été retrouvé dans les eaux du Tibre, à Rome, début février 2000. En France, la presse locale reste très discrète. Les médias ont l'interdiction d'assister aux funérailles qui se tiennent le 10 février 2000, à Bétharram. Dans les avis d'obsèques, on peut lire : "La famille de Bétharram se rassemblera dans la prière et l'espérance pour une eucharistie et un dernier A-Dieu, à son frère Pierre."
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La cérémonie pour ce dernier hommage au prêtre basque se tient dans le gymnase de Bétharram, la salle Saint-Michel de Garicoïts où affluent des centaines de personnes, comme nous le confirment plusieurs témoins. Des habitants du village, des parents et anciens élèves très attachés à l'institution de Bétharram et au père Carricart, des élus locaux et des religieux. L'évêque du diocèse de Bayonne-Lescar-Oloron, Monseigneur Pierre Molères est également présent : "C'était quand même un homme qui avait été supérieur de Bétharram donc je ne pouvais qu'y être par solidarité pour la congrégation, nous dit-il. N'oubliez pas que cet homme s'est suicidé à Rome et donc les religieux étaient très marqués. Il y avait vraiment une impression de chagrin. [...] Mon homélie a été : 'C'est un drame, il faut tourner la page et continuer de l'avant.' Je n'ai pas canonisé le père Silviet-Carricart."
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L'affaire Carricart connaît un dernier rebondissement. La mère de la première victime, Franck, souhaite que le corps du religieux soit exhumé pour lever le doute sur son identité. Une différence de quelques centimètres avait été relevée entre la taille du cadavre repêché dans le Tibre et la taille du père de Bétharram à l'état civil. Un test ADN a été réalisé à la suite de l'exhumation effectuée le 10 novembre 2000. Le résultat est formel : le corps enterré à Bétharram est bien celui du père Pierre Silviet-Carricart. Cette identification a conduit à l'extinction de l'action publique, et donc à la fin des poursuites.
Une carte réalisée avec le réseau "ici" pour visualiser les "autres Bétharram"
Depuis la création du groupe Facebook des victimes de Bétharram par Alain Esquerre, l'onde de choc de l'affaire Notre-Dame de Bétharram continue à se propager et la parole à se libérer. Le 19 mars 2025, le collectif comptait 21 victimes du père Silviet-Carricart. Interrogé sur ce point, le procureur de la République de Pau explique qu'"à la date du 21 février, 15 anciens élèves décrivaient des faits de viol et/ou d'agression sexuelle de sa part." Dans toute la France, émergent depuis quelques semaines des témoignages similaires à ceux de Bétharram. Des anciens élèves dénoncent des violences physiques et sexuelles survenues dans d'autres établissements catholiques privés comme Notre-Dame de Garaison à Monléon-Magnoac, Ozanam à Limoges, ou encore le collège Sainte-Croix-des-Neiges à Abondance.
Les articles d'"ici" (ex-France Bleu) :
- Notre-Dame de Garaison à Monléon-Magnoac (65)
- Institution Saint-Pierre à Saint-Pé-de-Bigorre (65)
- Collège "Cendrillon" à Dax (40)
- Saint-François Xavier à Ustaritz (64)
- Collège St-Pierre à Le Relecq-Kerhuon (29)
- Château de Burthecourt à Salonnes (57)
- École Ozanam à Limoges (87)
- Institution Saint-Dominique à Neuilly-sur-Seine (92)
- Collège-lycée Sainte-Croix-des-Neiges à Abondance (74)
- Collège Richelieu à La Roche-sur-Yon (85)
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