Tribune

Affaire Bétharram : « Le patriarcat est le meilleur allié de la violence éducative »

Eric Debarbieux
Professeur d’université émérite en sciences de l’éducation, spécialiste de la violence en milieu scolaire et auteur de Zéro pointé ? Une histoire politique de la violence à l’école (Les Liens qui libèrent, 2025)
Éric Debarbieux dénonce une pédagogie du « redressement » dont la « hantise du péché originel » a justifié tous les débordements, notamment dans le cadre de l’affaire Bétharram.
Éric Debarbieux dénonce une pédagogie du « redressement » dont la « hantise du péché originel » a justifié tous les débordements, notamment dans le cadre de l’affaire Bétharram. BASTIEN ARBERET / REPUBLIQUE DES PYRENEES/MAXPPP
Alors que l’affaire Notre-Dame de Bétharram a mis au jour une vaste entreprise de violences psychologiques et sexuelles, Éric Debarbieux dénonce une domination masculine ancrée et une pédagogie plus globale du « redressement » dont la « hantise du péché originel » a justifié tous les débordements.

On peut analyser ce qui a été révélé dans l’établissement Notre-Dame de Bétharram comme dans quelques autres établissements catholiques comme une sorte d’archaïsme : des mauvais traitements venus de conceptions et pratiques obsolètes et en voie de disparition. De là à dire que c’est l’enseignement catholique voire la religion qui sont en eux-mêmes porteurs d’une vision rétrograde qui autorise voire encourage les violences sur enfant, il n’y a qu’un pas, qu’il ne convient pas de franchir. Tout en osant regarder en face les contradictions socio-éducatives de notre présent.

La Bible avait été précise sur la nécessité de la violence envers les enfants : « Celui qui épargne les verges à son fils ne l’aime pas. » « La folie est liée au cœur de l’enfant et c’est la verge de la discipline qui l’en chassera » (Pr 28,15). Cependant, les premiers chrétiens ont hésité dans leurs choix pédagogiques, l’Évangile étant plus doux. En prenant au pied de la lettre le message du Christ, ils tentent une première sacralisation de l’enfant : « En vérité je vous le dis, si vous ne changez pas et ne devenez pas comme les petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux » (Mt 18, 3).

L’enfant n’est pas marqué par le péché originel ; ainsi le baptême n’a pas à être donné au jeune enfant car, selon Tertullien, « il n’a pas à se hâter vers la rémission de péché qu’il n’a pas commis ». C’est l’époque d’une « découverte » de l’innocence de l’enfant, qui ne se retrouvera que bien des siècles plus tard, en particulier avec le décret de Pie X sur la communion des enfants, qui en 1910 donnera à réentendre l’injonction évangélique du « laissez venir à moi les petits enfants ». Mais, au Ve siècle, saint Augustin s’est opposé point par point aux théologiens, tel Pélage, qui prônaient cette innocence et niaient le dogme du péché originel.

Une pédagogie du redressement

Augustin aurait pourtant pu être porté à l’indulgence, son histoire douloureuse lui servant d’exemple tant il fut battu, fouetté, torturé dit-il même. Pour lui, être battu était juste puisqu’il « péchait en agissant contre les commandements de mes parents et de mes maîtres ». Ce n’est toutefois pas l’acte qui était dans sa pensée la plus sûre condamnation de l’enfant aux verges, mais son être, porteur d’une souillure identitaire par où il continue d’expier la désobéissance d’Adam et Ève dans le jardin d’Éden.

Bref, la définition augustinienne de l’enfant a fondé pour des siècles une pédagogie du redressement dont la hantise du péché originel a justifié tous les débordements. Saint Augustin encore : « Si on laissait l’instinct l’emporter chez l’enfant, il deviendrait à coup sûr un grand criminel. » L’éducation contemporaine reste dans cette béance anthropologique, entre innocence et sauvagerie des jeunes humains.

Il ne s’agit pas cependant d’un débat théologique ou historique. Ce n’est pas du passé : l’idéologie de dressage et de domination, ce n’est pas hier, c’est maintenant et ce n’est pas de la foi, c’est de la politique. Et c’est aussi de la sociologie et de l’étude de genre. Car enfin quand on parle de violence à l’école, ou plus largement de délinquance, c’est surtout des banlieues et des jeunes de banlieue que l’on parle, ad nauseam. C’est surtout à leur propos que l’on prône le redressement. La juvénophobie voisine très bien avec la xénophobie. Et elle nourrit parfaitement le souhait de domination à tout prix de la jeunesse, voire de toute déviance.

« Faire des hommes » par la domination masculine

Si foi il y a, c’est une foi dans la valeur de l’enfermement, dans la prison ou dans le centre éducatif fermé, dans l’efficacité de la répression, et s’il le faut, mais sans que ce soit toujours dit, du châtiment corporel. C’est maintenant, ce n’est pas hier ni même avant-hier, que l’idéologie française serait très favorable à un retour du service militaire, à l’encadrement des délinquants par des gendarmes dans des camps spécialement conçus. Et Notre-Dame de Bétharram est le pendant favorisé de ce désir de punir et de « faire des hommes » par ce redressement. Qui l’ignorait en Aquitaine ?

Ne l’oublions pas : la domination masculine s’exerce également sur le garçon, sur l’enfant, sur celui qui n’est pas assez homme, encore trop « bête » ou, pire, efféminé. Elle est désir de soumission : le patriarcat est le meilleur allié de la violence éducative. Et cette soumission in fine est d’abord sexiste, ouvrant la voix à l’abus sexuel, à la domination absolue. Bien sûr l’internat est dans ce cas précis un terrain propice à l’abus, d’autant qu’il se double d’une sorte de mission tacite qui lui est confiée, y compris par les parents et par un milieu social : il faut que l’enfant, l’adolescent obéisse.

Cette mission confiée à des hommes est idéologiquement confortée dans un milieu où la femme ne peut être ordonnée prêtre, et est donc toujours dévalorisée. Le problème n’est pas ici le « célibat des prêtres », qui n’explique pas à lui seul la pédophilie (elle peut être ô combien le fait d’un homme marié !) : elle est bien dans cette minoration genrée, sexiste à laquelle il est temps de renoncer. Ce n’est pas un problème qui se résoudra par plus d’inspections administratives et éducatives. C’est un pas de plus à faire dans un chemin d’égalité, dans et hors de l’Église catholique. Il est loin d’être sûr que la société française, comme tant d’autres, en prenne la direction.