
A l’instar des observateurs français, la presse étrangère cherche à comprendre – et à prévoir. Après la mort de Nahel M., un automobiliste de 17 ans tué mardi à Nanterre à l’occasion d’un contrôle de police, et deux nuits de vives tensions dans la préfecture des Hauts-de-Seine et dans d’autres villes de France, les correspondants étrangers multiplient les analyses et se demandent comment les choses vont tourner.
Affrontements entre la population et les forces de l’ordre, joutes politiques, protestations émises par des personnalités du sport et de la culture : « Tous les ingrédients sont réunis pour faire exploser une cocotte-minute », estime Le Soir. Dans son article de mercredi 28 juin, le journal belge constate que, d’Emmanuel Macron à Gérald Darmanin en passant par Elisabeth Borne, « l’exécutif a sorti toutes ses lances à eau » pour « éteindre le feu au plus vite avant qu’il se propage – essayer, du moins ».
La correspondante du journal à Paris souligne notamment que « le ministre de l’intérieur, d’ordinaire prompt à défendre ses hommes, s’en est au contraire clairement désolidarisé » en critiquant ouvertement les policiers mis en cause. « Le mot “bavure” n’est pas prononcé, mais, au grand dam de plusieurs syndicats professionnels, les messages sont sans la moindre ambiguïté », constate-t-elle. Le New York Times relève aussi que Gérald Darmanin « a été inhabituellement critique ».
Comme le gouvernement français, la presse étrangère craint une aggravation des violences urbaines. Dans son compte rendu, la Frankfurter Allgemeine Zeitung évoque des « scènes de guerre civile », s’alarmant de voir « certains quartiers totalement livrés à eux-mêmes lors de l’explosion de violence ». « Parmi les responsables politiques, l’inquiétude de ne plus pouvoir contrôler l’incendie généralisé prédomine », ajoute le quotidien allemand.
« Bouillon de culture »
La correspondante d’El Mundo à Paris considère que tout le pays se trouve déjà « hors de contrôle ». Elle l’explique avec un diagnostic sévère de l’état des banlieues : « Dans ces endroits marginaux et souvent abandonnés, où infuse le mécontentement, le modèle d’intégration a échoué. Y vivent surtout des Français d’origine étrangère (…) nés dans une France qui les traite, estiment-ils, comme des citoyens de seconde catégorie. (…) Ils se méfient de la police, qui se méfie d’eux. Tel est le bouillon de culture où le feu prend épisodiquement. »
Son confrère d’El Pais partage cette analyse, ajoutant qu’en France « les autorités vivent avec la peur permanente d’une répétition des émeutes de 2005 », quand la mort de Zyed Benna et de Bouna Traoré dans un transformateur électrique, après une confrontation avec la police, avait provoqué des troubles suffisamment graves pour que le gouvernement active l’état d’urgence. Pour le journal de référence en Espagne, ces événements avaient « mis en lumière les discriminations subies par les jeunes des banlieues ».
Le correspondant de la BBC à Paris convoque également le souvenir de 2005. A ses yeux, l’affaire est entendue : « La fusillade de Nanterre est vouée à devenir l’un de ces moments emblématiques des relations troublées entre la police et la population déshéritée des banlieues. Le gouvernement s’en rend compte aussi bien que n’importe qui, c’est pourquoi il agira très prudemment dans les jours qui viennent. »
Le journaliste s’interroge sur les règles d’emploi des armes à feu par la police lors des contrôles routiers, envisageant la perspective d’une « révision » de la loi : « Personne ne conteste qu’un refus d’obtempérer est une infraction grave. (…) Mais en treize occasions, l’année dernière, des occupants de voitures dans ces situations ont été tués par la police française. Cela suggère fortement que quelque chose ne va pas. »
« Deux camps irréconciliables »
Un éditorial de La Tribune de Genève appelle de son côté à sortir d’un « débat bloqué » entre « deux camps caricaturaux et irréconciliables » : « D’un côté une police parfaite qui ne fait jamais d’erreur, de l’autre des victimes indignées qui ne sont que des anges. » « Selon toute apparence, le policier n’avait pas à tirer », analyse l’auteur, qui ajoute, au sujet du jeune conducteur tué, que, « s’il avait obtempéré à la police, il vivrait ». « Dans le débat politique français, ces deux vérités ne sont jamais confrontées, elles s’affrontent stérilement, déplore le journal suisse. Pauvre débat, triste débat, qui ne fait qu’entretenir la violence, car chacun ne veut voir que celle de l’autre. »
Dans un billet très sombre, le Süddeutsche Zeitung adopte une position plus tranchée, estimant que les treize morts recensés en 2022 en France lors de contrôles routiers sont « une honte pour le pays ». Le journal allemand évoque « un problème général de violences policières en France ». « Le Conseil de l’Europe l’a récemment confirmé après les manifestations contre la réforme des retraites », souligne-t-il. Et de rappeler les images de la répression des cortèges contre la mégabassine de Sainte-Soline, fin mars : « On y voit des policiers qui donnent l’impression de partir à la guerre. (…) C’est un miracle que personne ne soit mort. »
« C’est une mauvaise tradition : en France, la police ne protège pas en premier lieu les citoyens, elle protège l’Etat, déplore encore le titre. Ce principe fondamental imprègne toutes les unités, des forces d’intervention spécialisées aux contrôles routiers. La recherche de désescalade est étrangère à beaucoup d’entre elles. Tant que cela ne changera pas, de tels incidents se reproduiront. »
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