La déclassification de nouvelles archives ayant un lien, parfois extrêmement ténu, avec l'assassinat de JFK, n’apporte rien de neuf... mais relance une vieille lubie antisémite diffusée par l'auteur complotiste Michael Collins Piper.
Le complotisme, comme la nature, a horreur du vide. La dernière levée d'archives américaines sur l'assassinat du Président Kennedy, si elles n'a pas remis en cause la culpabilité de son unique assassin, Lee Harvey Oswald, n'a pas davantage dissipé les rumeurs conspirationnistes sur l'affaire. Certaines d'entre elles font notamment d'Israël le commanditaire de l'attentat.
Le 13 mars 2025, en application d'un décret du Président Donald Trump du 23 janvier 2025 (qui lui-même se fonde sur une loi votée par le Congrès en 1992), les Archives nationales américaines ont mis en ligne plusieurs dizaines de milliers de pages d'archives déclassifiées relatives à l'assassinat du Président John F. Kennedy le 22 novembre 1963. Cette divulgation n'est que la dernière en date d'une longue série de publication de millions de pages de documents gouvernementaux sur le sujet. D'autres sont probablement à venir, dans la mesure où le FBI vient de redécouvrir dans ses propres archives près de 2.400 dossiers intéressant cette affaire.
Il est encore trop tôt pour déterminer l'intérêt historique de ces déclassifications. Le fait est que plusieurs des documents récemment rendus publics l'avaient déjà été à l'issue d'autres procédures. De même, certaines archives, jusque là partiellement caviardées, sont désormais accessibles dans leur intégralité, ce qui n'a pas apporté grand chose mais a surtout conduit à révéler les numéros de Sécurité Sociale de plusieurs centaines de personnes, dont des membres du Congrès.
Pourtant, les pièces publiées enrichissent notre connaissance de la CIA, les services d'espionnage américains, surtout de ses opérations clandestines à l'étranger (y compris en France), ses relations avec d'autres États tels que le Mexique ou le Vatican, les critiques dont elle pouvait également faire l'objet (telle cette note d'un conseiller de Kennedy, Arthur Schlesinger, rédigée en 1961). Si l'Agence possédait des réseaux plus étoffés qu'on ne le croyait, elle ne possédait aucune taupe à Cuba à l'époque de l'assassinat de Kennedy, alors qu'elle se livrait à une guerre sans merci contre le régime communiste de Fidel Castro. Parfois, le chercheur tombe sur du trivial, tel ce document qui révèle que la centrale de renseignements américaine avait cherché à procurer au Roi Hussein de Jordanie une « compagnie féminine » lors d'une visite officielle en 1959.
Bref, il y a de quoi réjouir les historiens de la Guerre Froide ou les amateurs de sexpionnage. En revanche, rien de nouveau sur l'essentiel, à savoir l'assassinat de Kennedy lui-même. En tout cas, rien qui remette en cause le fait que le chef d'État américain ait été victime d'un tueur ayant agi seul, Lee Harvey Oswald. Pourtant, ces récentes déclassifications ont ressuscité une vieille théorie du complot visant, non pas la CIA, le FBI, le KGB, Fidel Castro, Lyndon Johnson, le complexe militaro-industriel américain, la Mafia, l'OAS ou les extraterrestres de Roswell, mais... Israël.
L'accusation, il est vrai, ne date pas d'hier. Elle naît même au Proche-Orient, dans les jours qui suivent l'attentat. L'assassinat, en effet, avait profondément choqué les populations arabes, où circulent, comme ailleurs, les rumeurs les plus contradictoires, accusant aussi bien l'extrême droite américaine que les communistes. Mais dès le 25 novembre 1963, trois jours après le crime, un message palestinien intercepté par la NSA (National Security Agency) l'attribue à une « conspiration sioniste ». Des journaux égyptiens et jordaniens, mais aussi le régime baasiste syrien ainsi que la monarchie saoudienne reprennent très vite cette allégation à leur compte. Son implantation sera à ce point durable que le colonel Kadhafi sollicitera en 2009 à la tribune de l'ONU une réouverture de l'enquête !
Cette même théorie du complot va également essaimer aux États-Unis, au sein de l'extrême droite américaine. Là où les officiels et médias arabes prétendaient que le crime visait à rendre service au sionisme mondial, sans autre détail, un certain Michael Collins Piper va se montrer plus précis : à l'en croire dans un livre paru en 1994 (Final Judgment: The missing link in the JFK Assassination Conspiracy), le Mossad aurait fomenté la mort de Kennedy parce que ce dernier aurait tenté d'empêcher Israël d'acquérir la bombe atomique. À cette fin, les espions israéliens auraient utilisé des mafieux juifs, tels que Meyer Lansky, ou des cadres de la CIA « sionistes » (notamment James J. Angleton)... Il est vrai que Michael Piper Collins, loin d'être un chercheur impartial et rigoureux, est un écrivaillon antisémite et négationniste, salarié de Liberty Lobby, l'organisation raciste de Willis Carto, et depuis les années 2000 proche des milieux islamistes, au point d'avoir été invité en Iran et d'être traduit en Arabie saoudite.
Les allégations de Piper, grâce à ses réseaux de l'extrême droite américaine et des fondamentalistes islamistes, vont se répandre comme une traînée de poudre, intensifiées par la complosphère. C'est pourquoi la dernière publication d'archives américaines incite plusieurs complotistes américains (Stew Peters, Myron Gaines, Ian Carroll...) à accuser, une fois de plus, Israël, en s'inspirant manifestement de Piper. Circule même sur les réseaux sociaux une courte vidéo dans laquelle un certain Martin Sandler (auteur prolifique d'ouvrages de vulgarisation historique surtout destinés aux enfants et éditeur d'un ouvrage regroupant des lettres de John Kennedy), allègue, non pas avoir prouvé que le Mossad avait éliminé JFK, mais avoir simplement lu des articles prétendument sérieux qui l'établiraient... Probablement s'appuie-t-il, en fait, sur les bobards de Piper − ou de l'un de ses épigones.
Hélas, les historiens ont discrédité cette théorie depuis belle lurette. Il y a lieu de rappeler, en effet, que Kennedy avait cherché à réchauffer les relations entre les États-Unis et Israël. Il tenait à cultiver, avec l'État hébreu, une « relation spéciale », ce qui l'avait poussé à interrompre l'embargo sur les ventes d'armes au petit État juif, pourtant décrété par ses prédécesseurs Truman et Eisenhower. Dans ce contexte, il avait notamment autorisé en 1962 la livraison de missiles sol-air Hawk et développé un partenariat entre les services de renseignements des deux pays. De la sorte, il inaugurait cette alliance militaire et stratégique américano-israélienne qui perdure de nos jours.
Cette alliance n'était pas unilatérale. Kennedy souhaitait contenir le communisme au Moyen-Orient, ce qui impliquait également d'améliorer les rapports américano-arabes. Renforcer Israël ne devait pas aboutir à froisser les pays voisins, notamment l'Egypte de Nasser. Aussi, à une offensive de charme à destination des Arabes (qui explique pourquoi ils ont douloureusement ressenti sa mort) s'est ajoutée une volonté de garder sous contrôle Israël, dont David Ben Gourion était alors le Premier Ministre jusqu'à sa démission en juin 1963. Israël devait ainsi s'engager à adopter une posture défensive, mais aussi à faire preuve de transparence sur son programme nucléaire.
Israël, à l'époque, tenait à acquérir l'arme atomique, laquelle, selon Ben Gourion, lui permettrait de préserver le peuple juif d'un nouvel Holocauste, parce que susceptible d'anéantir tout ennemi potentiel. Avec l'aide de la France, les Israéliens avaient construit leur propre centrale nucléaire près de Dimona, laquelle est entrée en service en 1963. Cette installation avait beau être ultrasecrète, elle n'avait pas échappé aux diplomates américains − ni à un avion-espion U2. Kennedy redoutait l'impact de cette révélation sur les pays arabes et le risque subséquent de prolifération nucléaire (l'Inde était elle aussi suspectée de mener son propre programme nucléaire). Il avait alors fait pression sur Ben Gourion et son successeur Levi Eshkol, exigeant que le site de Dimona soit soumis à des inspections américaines puis internationales (et que Nasser en soit informé).
Toutefois, les Israéliens sont parvenus à intoxiquer les Américains lors de leurs visites d'inspection, lesquelles ont été interrompues en 1969 lorsque le Président Nixon, non sans inquiétudes, a accordé à Tel Aviv le droit de posséder son arsenal nucléaire. Washington n'a pas manifesté un zèle excessif dans son intention de contrôler son nouvel allié. Lequel a acquis l'arme nucléaire à la fin des années soixante.
En toute hypothèse, le Mossad n'a certainement pas fait exécuter JFK. Les documents israéliens rendus publics révèlent que le gouvernement israélien ignorait si Oswald avait agi seul, et s'était laissé aller à soupçonner Cuba... On voit mal, du reste, pourquoi Ben Gourion aurait démissionné en 1963 s'il avait l'intention de faire supprimer le locataire de la Maison-Blanche. Et pourquoi monter un complot aussi compliqué avec la CIA et la Mafia alors qu'il était beaucoup plus simple d'induire en erreur les techniciens américains lors de leurs inspections du site de Dimona. En d'autres termes, l'accusation portée contre le Mossad n'est qu'un énième avatar du « complot juif mondial », et ne constitue rien d'autre, dans son objet comme dans sa portée, qu'une falsification antisémite.
Le complotisme, disions-nous, a horreur du vide. Il méprise aussi la vérité. Et surtout, il détourne notre attention. La déclassification des dernières archives américaines a été instrumentalisée par le nouveau Président complotiste Donald Trump, au nom d'une prétendue politique de transparence − ce qui ne l'empêche pas de d'user et d'abuser de l'opacité et de la censure selon son bon plaisir et de s'attaquer à la science, aux médias, à la Justice, aux universités, mais aussi aux Archives nationales américaines. Lui-même a, d'ailleurs, suggéré qu'Oswald n'avait pas agi seul, manière de surfer sur la vague complotiste qui a enseveli l'affaire. Après tout, l'intéressé ne désavoue pas véritablement des mouvements complotistes tels que QAnon, qui vouent un culte dévoyé à JFK.
Toujours est-il que ce tohu-bohu médiatique dont il est à l'origine a singulièrement agacé le petit-fils du Président Kennedy, Jack Schlossberg. Evoquant la politique du régime trumpiste, ce dernier s'est même fendu d'un message lapidaire sur X : « Vous vous intéressez vraiment à l'héritage de JFK ? Vous êtes en train de le démanteler. »
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