Laurence Haïm Laurence Haïm mood

Par Laurence HaÏm

Dans le regard de Josh, porte-parole d'Obama

 

C’est un type bien Josh Earnest porte-parole de Barack Obama.

 

Chaque jour, ce jeune homme droit, fidèle du Président, répand souvent avec brio la bonne parole de la Maison Blanche. Mais cette semaine, cet idéaliste défenseur passionné des droits de l’homme a eu un peu de mal. Pas facile pour les jeunes loups proches d'Obama de gérer cette crise MSF. Eux, qui dans la West Wing vénèrent tant geeks et humanitaires, ont été quelque peu gênés aux entournures.

 


Après les frappes aériennes en Afghanistan sur un hôpital de MSF, le premier réflexe de la Maison Blanche fut de faire appel à la méthode habituelle : silence, ca va passer.

Acte 1, no comment. Mais comme visiblement ca ne passe pas, acte 2 : «Allez demander au Pentagone». Réflexe classique de la West Wing quand elle est embarrassée. Indiquer d’aller voir ailleurs... Alors nous, bons petits soldats de l’info, avons traversé le Potomac pour aller voir le Pentagone.

 

Dans cet immense bâtiment où les couloirs font parfois un kilomètre, difficile de croiser un sourire. Dans la salle de briefing, le général Campbell en charge des troupes américaines en Afghanistan et aussi des forces de l’Otan a le visage sévère de celui qui a des guerres à gérer.

 

Tout le week-end, des militaires ont quelque peu cafouillé en communiquant la version SOS GI : «Des forces spéciales américaines en grand danger ont demandé assistance immédiate… On est parti aider nos petits gars». Ensuite la version SOS courage fut donnée : «Les Afghans si courageux dans la lutte contre les attaques ont tenté de reprendre cette ville aux Talibans. Ils ont eu du mal et nous ont demandé une assistance rapide.»

 

Lundi soir et mardi la presse américaine accréditée au pentagone et à la Maison Blanche ne cessait avec un scepticisme extrême de confronter les différentes versions. On se montrait plutôt attentif aux communiqués de MSF rappelant que «le bombardement avait duré 30 minutes. Et que les coordonnées satellitaires ont été bien transmises aux américains …». Et surtout cette phrase : «tout le monde savait qu’il s’agissait d’un hôpital».

 

Josh Earnest excelle dans ce qu’il sait le mieux faire : communiquer. Pour lui, pas question «de parler de crime de guerre, attendons que la vérité soit faite avec les trois enquêtes demandées en cours». Une par le pentagone, une par la Maison Blanche, une par l’OTAN, au nom bien sûr, de «cette vérité si importante».

Il ne manquait plus que l’enquête de Sherlock Holmes.

Pas question de commenter quoi que ce soit avant la connaissance pleine et entière des faits. Les faits, rien que les faits.

Et Josh, solennel, qui poursuit en «louant le travail exemplaire de ces gens de MSF qui abandonnent leurs familles pour aller faire le bien…».

 

Malaise.

 

Et Obama dans tout cela ?

 

Le chef de l’état est resté bien silencieux. Lundi et mardi aucune excuse, rien. Mais mercredi, pour une raison inconnue, il téléphone au Président de MSF pour enfin reconnaitre «la faute américaine».

On a eu droit par mail à un beau communiqué diffusé dans le monde entier. Mais pas question de filmer le visage d’Obama disant «Sorry désolé» devant une caméra.

 

Dans la lutte antiterroriste version Obama, rien n’arrête plus personne. Aucune règle de droit ne s’applique.

Il faut anéantir Ben Laden, Bagdadi… et parfois il y a des «erreurs».

 

Les missions des forces spéciales pour anéantir en secret les ennemis de l’Amérique sont devenues quotidiennes. Un hôpital en Afghanistan, un mariage au Yemen …. Officiellement «des dommages collatéraux».

 

Obama, dans ce second mandat, est tout sauf un pacifiste.

Loin de l’image qu’il peut avoir en Europe, Obama est en fait en guerre depuis 7 ans. Et cette guerre, il la renforce chaque jour.

Une guerre de l’ombre loin des caméras. Une lutte impitoyable et secrète. D’ailleurs, à la question «y avait-il une cible prévue de grande valeur dans l’hôpital?» Josh Earnest n’écarte pas l'hypothèse.

Il réplique simplement «que l’enquête déterminera ce qui s’est passé. On ne peut rien dire.» Façon de tout dire.

 

Ce mercredi dans cette salle du briefing de la Maison Blanche, il y eut aussi pour moi un moment surprenant.

Pendant une fraction de seconde, Josh nous a regardé. Nous, les reporters idéalistes de la campagne 2007. Nous, sillonnant avec eux les routes en Iowa. Quand Josh et la campagne Obama refaisaient le monde dans les motels de l’Amérique profonde. Quand chacun rêvait du «Yes we Can» avec humanitaires et romantiques au pouvoir.

 

Le regard désespéré de Josh, sept ans plus tard.

Cette toute petite seconde humaine, avant que Josh parfait communiquant, répète «les 3 enquêtes établiront les faits» est peut-être un symbole, un raccourci d’Obama au pouvoir. Lorsqu’un bel idéalisme est pulvérisé par la réalité.

 

Ce jeudi matin, devant une commission parlementaire du congrès, le général Campbell assure lui aussi que «l’enquête du pentagone dira avec certitude si des talibans blessés étaient dans l’hôpital».

A ces mots, les responsables de la CIA et de la Maison Blanche ont tous baissé les yeux. On a compris. Tout est dit.

 

Par Laurence Haïm

Baltimore : «Oui, nous sommes les oubliés du monde»

Je suis arrivée à Baltimore après la première bataille. Après la nuit d’émeutes la plus regardée dans le monde. Je n’avais pas envie de courir derrière quelques voitures brulées qui donnent si bien l’impression que tout va si mal. Non, Je souhaitais comprendre pourquoi à 40 minutes des salons de Washington le peuple s’est jeté dans la rue. 

A Baltimore, on crie justice. Stop à la brutalité policière. Blancs et noirs se tiennent par la main face aux policiers robocops et aux caméras du monde. Tous pensent à Freddie Grey, 25 ans, arrêté par des policiers le paralysant à terre avec un « teaser ». Un portable a filmé le jeune homme qui hurle. On le voit être mis dans la camionnette de police. Une semaine plus tard, il est mort a l’hôpital. Aucune explication et 6 policiers suspendus….Enquête en cours.

 

 

Dans les manifs de cette semaine on échange énormément. Les gens ont beaucoup à dire. Mais les discours, souvent des monologues de plus de dix minutes ne se diffusent pas. Trop long. Pas la phrase choc. Les mots des gosses en colère sont noyés dans le vacarme choc du breaking news avec ces reporters qui ont de beaux blousons assortis aux logos de leurs chaines. Dix minutes qu’on ne peut pas monter, pas bon coco. Le pneu qui brûle, lui ne parle pas dix minutes.

Baltimore m'a encore donné envie de pleurer sur mon métier, sur ce qu'il est en train de devenir. Sur la disparition progressive de sa raison d’être: informer et éclairer.

A Baltimore, oui il y a des mômes qui crient et puis des gangs qui ont, parait il, coordonné les attaques. Il y aussi les flics qui font peur et qui ont peur et qui posent l’air absent.

En France, Baltimore est devenue un symbole du racisme. Mais contrairement à Ferguson, le problème n'est pas seulement le racisme !

Faits : la ville est à 72% noire. Elle est depuis des années contrôlée par les Noirs avec une mairesse qui essaie de gérer au mieux la pauvreté. Une femme très belle qui défile dans les quartiers pauvres dans de jolis tailleurs et qui parle avec le préfet de police lui aussi noir. Elle a été élue avec seulement 8000 voix dans cette ville de 630000 âmes ! 12% de participation aux élections….Un vrai record de défiance vis à vis des politiques. Baltimore, minée par la pauvreté et la drogue, ne vote plus. Le désespoir du peuple, c’est sûr c’est beaucoup moins visuel qu’un jet de boulon dans une vitrine.

Mais la vérité, l'information est là ! On ne vote plus à Baltimore. On n’y croit plus. On ne parle pas d’Obama… Seulement de corruption et d’éducation qu’il faut payer alors qu’on n’a pas l’argent. 40000 à 60000 dollars par an pour aller dans une université. A 20 ans, on est au plus mauvais âge de sa vie. On est endetté pour 20 ans, pour le seul fait de vouloir faire des études.

Dans le chaos de cette semaine, il y a eu pourtant quelques hommes de lumière ou plutôt de prières qui essayaient. Un prêtre, Terrence Priester, qui veut ramener la paix dans les communautés et qui m'a invité avec d'autres journalistes dans son église pour assister au dialogue qu’il tente à tout prix de maintenir. Baltimore se soigne avec Dieu. Avec émotion, j’ai assisté a une psychanalyse collective où la détresse se livre sans pudeur. Pendant deux heures, avant le couvre-feu, des centaines de gens ont prié et crié leurs problèmes.

Je retiens le visage d’Alysson, 16 ans, en pleurs avant de se confesser dans le micro de l’église : «Tout le monde se fout de nous, je suis en colère, je me bats pour l'éducation mais personne n'écoute. Tout le monde se fout de nous. Je travaille mais je ne m'en sors pas. Oui, nous sommes les oubliés du monde».

 

Quelque minutes plus tard, un homme de 27 ans lui répond: «Moi je veux dire deux choses, Jésus Christ est Dieu ! Et Dieu est énervé de voir qu'ici il n'y a ni justice ni paix. Les enfants pleurent, ils sont cassés».

Justement… Une mère tient à bout de bras sa petite fille de deux ans. A 25 ans, elle confesse qu'elle a déjà «été violée deux fois, qu'elle a trois jobs pour payer l'école à venir de sa fille, et qu'en fait tout le monde à Baltimore a la même histoire. En gros finir mort ou en prison...»

Et puis, d’un seul coup, elle s’est mise à hurler: «On a besoin d'aide, nous avons besoin de l'aide! We need help ! ». Ovations…

Il a fallu partir de cette église car comme le prêtre l'a dit «le couvre-feu de Cendrillon arrive". Interdiction de sortir après 22 heures. Ville paralysée.

Ce couvre-feu, ce mardi, une centaine de gamins ne l'a toujours pas respecté.

Tant mieux pour les chaînes, ça fait encore du breaking news. A 22h15 seul un carrefour s’agite. 100 à 300 policiers. 15 mômes et plein de reporters qui attendent. Malsain.

Une bouteille de bière est jetée devant les policiers surarmés. Une seule bouteille. Quelques fumées de lacrymo. CNN US en fait 4 heures.

A 22h30 on entend des sirènes. A 23h30, il ne reste que le sifflement du vent qui traverse cette ville à l'âme meurtrie.

Ce mercredi retour au briefing de la Maison Blanche. Dialogue avec le porte-parole du Président, Josh Earnest, «Pourquoi Obama ne va pas à Baltimore ou à Ferguson?» La réponse est simple: «Sa présence a Baltimore retirerait des policiers d’endroits où ils ont besoin d’être en ce moment. Il ira peut-être à Baltimore mais pas tout de suite ».

Obama mandat 2 laisse donc la police travailler….

A Baltimore, dans l’après-midi, il y avait aussi un match de baseball.

La police qui travaille si bien « interdit à quiconque d'assister au match par crainte de débordements de fans ». Oui, c'était à pleurer de voir l'image de ce stade vide, de voir un athlète saluer comme un défi à une humanité troublée, des gradins déserts. La solitude du peuple de Baltimore face à l’absence de solutions. Le peuple de Baltimore dans l’attente d’Obama. Comme le dit Josh Earnest, «Oui, il va venir un jour».

 

(Photo : Kenneth K. Lam / Baltimore Sun)

 

 

Par Laurence Haïm

Lettre ouverte à une idéaliste

Kayla Mueller, otage américaine, a été tuée en Syrie le 10 février 2015

 

Chère Kayla,

 

J’ai commencé à écrire ces quelques mots en espérant te savoir toujours en vie. Cela fait maintenant quatre mois que je te connais. Quatre mois que j'ai tout lu sur toi. Quatre mois à questionner des personnes haut placées à Washington. Quatre mois que j’étais, comme mes collègues américains, condamnée au silence pour te laisser vivre. Quatre mois qu’on me répétait : «par sécurité ne parlez pas d’elle». Quatre mois que je me disais : «ça va mal finir cette histoire…» 

 

Je regarde souvent tes photos. Je connais beaucoup de toi Kayla. Comme ta petite ville de Prescott en Arizona où les flics bloquent la route qui mène à ta maison pour empêcher les journalistes de filmer les larmes de tes proches. Au départ, c’était comme toujours une belle histoire. Tu voulais faire quelque chose de beau, changer le monde. Je sais que tu regardais beaucoup la télé et les infos pendant la guerre d’Irak. Tu admirais les femmes journalistes de guerre, héroïnes des lycées américains, et qu’on connait ici par leurs prénoms… Christiane et Lara… Ces femmes qui à longueur d’écrans et d’années font leur boulot dans des zones où l’on meurt.

 

Tu as vu les bombardements sur Bagdad, les images des GI’S, l’Amérique de Bush touchée au plus près par la guerre. Le choix entre l’Arizona et vivre autrement fut vite fait. Depuis toute petite, tu rêvais de faire quelque chose loin des Mac Do de Prescott. Tu avais la passion des voyages. Tu es même venue en France, en Provence, pour connaitre autre chose et apprendre un peu le français. Cela t’a servi après en Afrique. Puis, tu es partie en Inde ou tu as continué à lutter contre la pauvreté. Tu as été très émue par Clooney, l’activiste voulant sauver le Darfour et tu as manifesté pour cela en 2007. A l’époque, tu étais selon tes profs «une élève exemplaire passionnée de sciences politiques et d’humanitaire».  

 

Une activiste dans l’âme. Tout faire pour sauver le monde. Entre deux cours, tu as aussi travaillé dans une clinique où l’on traitait des malades du sida, chez toi à Prescott, et dans un centre de femmes battues. Tes copines «cheers leaders» se sont fiancées. Toi, tu es partie. Danger, exotisme mais aussi naïveté. Tu adorais «Spy game», ce film où une jeune humanitaire tombe amoureuse du beau Brad photographe. Le monde en guerre n’est pas ce que l’on voit à la télé.

 

En 2011, tu as, en pleurs, fait la découverte de la Turquie et de ses camps de refugiés. Pour Noël, tu es revenue à Prescott comme la petite héroïne du coin. Tout le monde voulait savoir «comment c’était?». Au journal local, tu as déclaré «avoir vu beaucoup d’enfants mourir».

«Lorsque les réfugiés syriens que je rencontrais savaient que j’étais américaine, ils me demandaient mais que fait le monde pour nous? Tout ce que je pouvais faire, c’était oui pleurer…».

 

Pleurer mais repartir. Toujours. Certains partent dans ce monde de dingues pour se faire sauter. D’autres comme toi, pour aider. Tu aurais du comprendre que ça allait être vraiment dangereux. Tu aurais pu aussi avoir l’envie d’aller moins loin, à coté de chez toi dans l’Arizona où chaque été des centaines d’immigrés clandestins meurent dans le désert pour devenir américains.

 

En rentrant de Bagdad, j’ai passé un mois dans votre désert en me disant que c’était le truc le plus dur au monde. Cactus et morts d’enfants rêvant d’Amérique.

 

Mais toi, tu étais plus émue par les enfants d’ailleurs.

 

Personne ne t’a dissuadée de vouloir sauver la Syrie et de partir seule sans moyen. Aider, photographier, témoigner. On t’a bien accueilli partout avec chaleur et tu t’es sentie utile. Une organisation danoise t’a même fait travailler sous des tentes avec des enfants en détresse. Il parait que tu étais «formidable, sympa. Parfaite.»

 

Et puis, tu as rencontré un amoureux. Officiellement, comme les services de renseignements ici le disent «un compagnon». Ils ne savent pas si «c’était le copain, l’ami, le fiancé mais lui connaissait tout du nord de la Syrie». On ne sait pas grand-chose de lui, mais je suis sûre que les drames du pays, les massacres racontés chaque nuit, ont attisé en vous la volonté de changer les choses. Ton âme romantique s’est enthousiasmée pour le malheur de la Syrie. Le danger? Une idée lointaine…

 

Début août 2013, avec ton compagnon, ce «type spécialiste en informatique», tu as voulu traverser la frontière et vous êtes arrivés à Alep. Ton premier séjour en Syrie. Tu en rêvais d’aller là bas… Ton petit ami devait réparer l’Internet de MSF Espagne. Il était attendu seul dans la ville dévastée et il est arrivé avec «la gosse américaine». Les humanitaires vous ont hébergé une courte nuit pendant laquelle vous avez sûrement refait le monde. Ce monde qui ne fait rien pour la Syrie.

 

Au matin, ils vous ont fait visiter un hôpital puis ils vous ont déposés à un arrêt de bus. C'est là que l'avenir s'est arrêté.

 

Personne ne sait comment ce 4 août 2013 au matin tu t’es fait enlever. Ton ami a été libéré mais il refuse de parler à quiconque. Toutes les ONG répètent aux agents du FBI qu’elles te connaissent comme étant «si courageuse, mais pas employée salariée chez nous».

 

Et oui chère rêveuse... Abandonnée.

 

Celui qui ne t’a pas lâché c’est Obama. Il a même lancé, en secret, deux opérations des forces spéciales en avril dernier pour te libérer. Ils ont retrouvé des mèches de tes cheveux mais rien de plus. Gros échec pour eux. Je t‘assure que tous les James Bond et Delta forces de la planète militaire voulaient te sauver. Le Président en avait fait sa «priorité».

 

Sache aussi que tu valais cher.

 

L’Etat islamique avait demandé entre 5 et 6 millions d’euros pour te libérer. Avec deux conditions, que tes parents n’accordent pas d’interview et que l’argent soit versé avant le 26 août 2014, un an après ta capture. Tes parents n’ont jamais parlé. Et Washington n’a jamais payé. Obama ne paye pas face au terrorisme.

 

En fait, depuis un mois, chaque fois qu’on commençait à parler de toi aux hommes du Président, on était «sérieusement invité à la plus grand prudence». Obama et les siens ont cependant pressenti ces derniers jours, que tu risquais malheureusement de faire la Une des médias. Toi LA jeune FEMME OTAGE AMERICAINE.

 

On t’attendait. L’Amérique entière t’attendait. En t’aimant et en priant… Avec sur tous nos écrans, le sourire de celle qui voulait changer le monde. Partir oui, mais sans infrastructure solide, plus jamais.

 

A la Maison Blanche cette semaine, tout le monde est aussi très ému. Le porte-parole, Josh Earnest, a eu presque les larmes aux yeux en parlant de toi. Oui, on a tous en notre cœur quelque chose de Kayla… peut être une innocence et ton courage, ton grand courage qu’on admire dans cette capitale si cynique qu’est Washington.

 

Mais on fait notre métier.

 

Le Journaliste de TVA Canada, Richard Latendresse, qui a couvert plusieurs conflits a même demandé au porte-parole de la Maison Blanche : «Pourquoi le président Obama, lui qui a inspiré les jeunes, ne fait-il pas un message pour dire à tous les Américains, ne partez plus n’importe comment dans ces coins là…»

 

La réponse un peu embarrassée fut : «tout est expliqué dans les recommandations pour les Américains du Département d’Etat». Je ne pense pas que tu aies eu envie de lire ce guide, où il est simplement dit que dans une majorité de pays «il n’est pas conseillé aux américains de voyager». 

 

Alors, je termine cette lettre en te disant, Kayla, que j’aurais bien aimé te rencontrer avant ton départ.

 

J’aurais bien aimé conseiller à ta mère, comme aux autres parents du monde, de te parler ou de te donner deux gifles le jour où tu leur as annoncé «je pars là-bas pour montrer». Peut-être est-ce comme cela que ça c’est passé, mais voilà, tu es partie encore une fois n’importe comment.

 

J’aurais voulu te voir pour te dire, comme je l’ai dit à ces jeunes filles formidables de 20 à 25 ans, humanitaires ou journalistes, Margot, Alex, Diana, Jane et d’autres : «Bravo mais attention…attention. Le monde est dur. Dangereux pour les idéalistes et les passionnées… La barbarie tue sans pitié.»

 

Kayla, j’espérais te serrer dans mes bras. J’espérais…

 

Personne n’a su t’arrêter, toi l’idéaliste.

  

 

 

A Bob Simon, tué dans un accident de taxi à New-York le 12 février 2015, à l’âge de 73 ans. Grand reporter de CBS NEWS. Il avait couvert le Vietnam, la guerre en Irlande, la Bosnie, l’Irak. 

 

Par Laurence Haïm

Fermer Guantanamo : Obama, yes he can?

 

La semaine dernière, dans les couloirs du pouvoir à Washington, le mot le plus à la mode n’était plus, pardonnez-moi, «Paris Charlie Hebdo» mais «Guantanamo». La petite phrase prononcée fermement mardi par Obama pendant son discours sur l’Etat de l’Union «je vais fermer Guantanamo» relance le débat sur la faisabilité d’une telle chose. 

 

Oui, le Président veut fermer Guantanamo. Oui, Obama veut s’inscrire ainsi dans l’histoire. Oui, il peut par décret présidentiel (yes he can).

 

Mais le congrès républicain commence déjà à faire fuiter aux journalistes que «si le Président fait une telle chose, sa destitution pour échouer à protéger l’Amérique sera demandée» ! «Yes they can» aussi et cette fermeture éventuelle de Guantanamo suscite de part et d’autre bien des passions…

 

La passion justement. Mercredi, le pentagone a publié un communiqué. «John Nettleton, commandant de la Base navale de Guantanamo Bay depuis le 29 juin 2012, a été relevé de ses fonctions ce mercredi 21 janvier pour un manque de confiance de ses supérieurs dans sa capacité à commander». Le très sérieux Nettleton aurait eu une liaison à Guantanamo avec une civile de la Navy, elle-même mariée. L’adultère est interdit dans l’armée… De plus, le samedi 10 janvier, un corps a été retrouvé dans la baie de Guantanamo. Le corps du mari… Un Marine qui, selon des militaires, «se serait  peut-être suicidé en se noyant»… Scandale à Guantanamo géré vite, très vite, par les experts en communication du Pentagone. Ainsi : renvoi immédiat de Nettleton de Guantanamo pour la Floride, interdiction d’accorder la moindre interview, rapatriement du corps et de l’épouse en silence et communiqué officiel. Pour conclure «une enquête est ouverte».

 

Jeudi soir, cette histoire de sexe faisait déjà partie du passé ! Dans le monde réel d’Homeland, chacun reprenait ses esprits en travaillant sur la menace terroriste, un début de retrait du personnel militaire de l’ambassade à Sanaa et des forces spéciales du Yémen et toujours ISIS qui menace de tuer les japonais et d’autres otages dont une femme…

 

Vendredi, la capitale reparlait de Guantanamo. Un café «Politics and Prose» convoquait la presse pour promouvoir le «journal de Guantanamo» du détenu Mohamedou Ould Shali. De sa cellule Shali a écrit un témoignage bouleversant sur le quotidien de sa vie et les tortures subies à son arrivée en 2002.

 

Personne ne peut dire avec certitude pourquoi ce mauritanien est là bas. Pour le gouvernement, «Shali membre d’Al Qaeda recrutait des nouveaux membres de l’organisation terroriste». Shali reconnait avoir fait partie d’Al Qaeda mais «en 1992 et avoir bien quitté à cette époque le groupe». Après le 11 septembre, il affirme «s’être même rendu de son plein gré à la police de son pays pour bien tout clarifier». Un voyage sans retour avec sa mère qu’il ne reverra jamais, morte de chagrin depuis. Car pour une raison étrange, les Mauritaniens l’ont aussitôt remis aux autorités américaines…

 

Direction Bagram puis Guantanamo, où dans son journal, Shali explique comment les gardes faisaient porter «des couches» et que «dans l’avion, un détenu nu comme lui a failli mourir de froid congelé sous les injures et les rires des GI’s».

 

Les descriptions de tortures racontées par Shali sont un témoignage terrible de cette époque. Et ne soyez pas dupe. Le gouvernement américain autorise la publication de cet ouvrage pour bien mettre en lumière les agissements inhumains d’une certaine Amérique dans sa lutte contre le terrorisme. Shali explique aussi à quel point à un moment, sous la douleur, il a commencé «à inventer des choses que ses gardes voulaient entendre…». Ses mots et cris résonnent longuement dans les pages. Malgré les demandes répétées de ses avocats, Shali, à ce jour, n’est toujours inculpé de rien. Mais encore à Guantanamo.

 

Vendredi soir, il était donc assez émouvant de voir à Washington son avocate signer son livre pour lui. Elle avait fait faire un cachet reproduisant sa signature. Un petit bout d’âme d’un détenu de Guantanamo toujours dans sa cellule…

 

Dimanche, le très sérieux Washington Post rappelait aussi avec justesse que «ce genre de torture ne se pratique plus à Guantanamo». Mais l’isolement existe toujours. Et les sévices sur ces hommes innocents ou coupables laissent des traces. On apprenait que les détenus du 11 septembre ont désormais, après 12 ans d’emprisonnement, obtenus «le droit de pouvoir téléphoner à leurs familles. Avec des règles de visionnage et d’écoutes». Le cerveau du 11 septembre, Khaled Sheikh Mohammed, a décliné immédiatement la faveur. Il a fait dire «qu’il ne voulait pas que les américains voient ce qu’il dit à sa famille».

 

Khaled Sheikh Mohammed à Guantanamo est devenu, selon mes sources, plus radical que jamais.

 

Par Laurence Haïm

Pourquoi Obama n'est pas venu ?

 

Ok je sais… Obama vous a manqué à la manif. Vous vouliez l’image magique, un joli symbole. Lui et les autres, nos grands dirigeants démocrates unis sur le pavé. Vous vouliez le beau visage grave d’Obama regardant les fenêtres et le peuple de Paris… Inconsciemment une photo noir et blanc toute simple le montrant debout avec ses potes d’un jour, Netanyahu, Abbas, Hollande, Merkel, Cameron…. Au nom de la démocratie. Oui avec vous. Le peuple. Hope. Yes. We can.

 

 

Et puis plouf il n’est pas venu. Dès vendredi la West Wing le disait, le emailait, mais personne dans les rédactions parisiennes ne le croyait. L’info voulait Obama. La rumeur disait «Il va venir». Et les journalistes de Washington et New York ont dû répondre à leurs chefs «non, non, c’est sûr il ne vient pas». Et personne n’y croyait….

 

Alors lorsque le vide américain fut bien là, exposé aux yeux du monde le dimanche il a fallu se faire une raison. «C’est à cause de sa sécurité… trop risqué…»

 

Replouf. Au briefing du lundi à la Maison Blanche, la journaliste du très sérieux New York Times a posé au porte-parole la question qui tue : «On a appelé les services secrets et ils nous ont dit ne pas avoir du tout été consultés sur la venue d'Obama à Paris. Que s’est-il passé ?…»

Et Oui. Obama n’est pas venu à Paris, non pas à cause de sa sécurité mais parce que son équipe dans la West Wing, qui ressemble de plus en plus à la série, a décidé pour lui que «cela n’était pas nécessaire.»

Et la Maison Blanche de reconnaitre haut et fort avoir «fait une erreur de jugement». «Oui, On aurait dû envoyer un haut responsable américain» ne cesse de répéter, cette semaine, le vaillant Josh Earnest porte-parole…

Côté coulisses, l’histoire est simple. Dès les attaques, la Maison Blanche se mobilise très fortement. Priorité à la France. Tout se met en place dans l’urgence pour montrer la solidarité absolue avec la France : Kerry ému parle pour la première fois en français aux caméras du monde… Le Président appelle Hollande... Il visite à l’improviste l’Ambassade de France à Washington. Impact maximum et minute de silence suivi d’un texte manuscrit d’Obama où en gros plan la caméra du pool filme ses mots manuscrits «vive la France», re appel à Hollande à bord d’air force one, meeting dans le Tennessee avec hommage public «au courage de la France..» … Bref, en 3 jours, comme le dit un des proches «On a vraiment voulu montrer un soutien fort». Et donc jeudi soir tout le monde est d’une certaine manière content… Obama King of France.

Dans la bulle du pouvoir Maison Blanche, la manif de Paris parait loin et si française… Alors comme le reconnait publiquement la Maison Blanche «sans que jamais Obama ne soit consulté», les hommes du Président prennent la décision de ne pas aller à paris… : «on a fait le job cette semaine. On a montré qu'on dénonçait le terrorisme, la barbarie, repos ce week-end, on ne sait pas non plus ce qui va arriver... Gardons nos forces». L’annonce de la venue de Netanyahu et Abbas ne remet jamais en cause la décision de ne pas aller à Paris. Obama encore une fois ne sera jamais consulté....

Le week-end commence… Samedi calme. Obama ne fait rien. Et le dimanche aussi. Mais ce réveil dans la west wing dimanche à 7 heures du matin, 13 heures en France, est brutal … Violent. Toutes les stars des télés américaines sont à Paris. CNN, Fox News, MSNBC, CBS, FOX news multiplient les directs et spéciales sur «ce moment historique, émouvant… l’absence flagrante américaine…». La Maison Blanche rappelle alors par email «qu'elle a bien envoyé Holder le ministre de la justice»… Ok… Mais il n’est pas dans la rue. Simplement dans un studio avec un fond de Tour Eiffel derrière pour des interviews avec tous les shows politiques américains du dimanche sur la lutte antiterroriste… On ne peut pas parler aux américains et défiler.

Il parait qu'Obama n’était pas content. Pas content du tout. Ca a crié dans la West Wing et personne ne dit encore qui est le responsable de cette décision… Mais il commence à envoyer son CV à Wall Street, Hollywood et Google…

Toute la semaine le congrès aussi a hurlé… La campagne démarre… Belle occasion pour les républicains de «répéter où est l’Amérique, la forte, si absente à la manif….»

Obama oui manquait à Paris. Et pour moi aussi L’Amérique politique. Ces américains qui parlent tout le temps de la lutte contre le terrorisme, liberté, démocratie… Pèle mêle Kerry, Bush, Carter, Romney, Mac Cain qui aiment «tant dans leurs campagnes, la France» et surtout les Clinton. Bill et Hillary… Si silencieux aussi ces Clinton sur Paris. Hillary la future non plus n’était pas à Paris. Et vous les avez entendus depuis les attaques?? Finalement un américain à Paris ce n’est plus ce que c’était. Oui Obama super star n’était pas là.

Mais les autres non plus. Hélas tous unis dans "yes we can’t".

 

Par Laurence Haïm

Ferguson : «Quand il y a plus de caméras que de manifestants, c'est la télé qui crée l'évènement».

Laurence Haïm, correspondante de Canal + et Itélé à Washington, vient d'être élue "Femme d'or" des médias 2014. Elle raconte le procès de Ferguson et dénonce les dérives de l'info spectacle.

C'était un dimanche, j’étais à New-York en train de négocier pour Itélé l’interview de l’homme qui a tué Ben Laden. J’allume le poste et là je vois toutes les grosses vedettes de la télé américaine en direct de Ferguson disant :

- « Ca va péter, ça va péter… »

Je me dis : « C’est quoi ce délire ? Que font ces supers stars à Ferguson attendant que ça pète, alors que rien ne s’est encore produit? »

J’appelle Associated Press avec lesquels on travaille habituellement pour en savoir plus. Ils me disent : « Ohlala Laurence ça va péter, faut absolument venir » - ce à quoi je réponds que ça n’a pas encore pété -« Non ça n’a pas pété, mais ça va péter. On est en train de s’installer devant le tribunal, c’est à 10 minutes d’où ça va péter ».

 

J’appelle Paris et je leur dis « Moi je ne vais pas à 10 minutes d’un endroit où ça n’a pas pété, pour raconter que ça va péter, sans voir où ça va péter. Je suis beaucoup mieux à New-York pour suivre ce qui va se passer dans le reste de l’Amérique, là où ça va être sérieux».

Et là j’allume CBS, NBC, CNN... Les mégas stars - c’est comme pour nous, Bruce Toussaint, Laurence Ferrari, Audrey Pulvar, Gilles Bouleau... - tous répètent à l’envie « Ca va péter à Ferguson ».

 

C’est une hystérie médiatique que j’ai rarement connue. Je refuse de partir. Et le lundi soir, comme annoncé, ça pète. CNN fait un breaking sur sa reporter qui s’est pris un pavé dans la tête. Le breaking dure 2 heures en boucle : « Notre reporter s’est pris un pavé sur la tête ».

 

Là, j’appelle des producteurs américains de confiance pour leur demander :

- « Mais c’est vraiment la guerre à Ferguson ? » et ils me répondent « Ecoute, c’est vraiment très compliqué, il y a 500 caméras, il y a 3 immeubles qui brûlent, mais comme c’est construit en papier mâché, ça fait des grosses flammes, et on est tous en direct ».

Je leur demande, « Mais il y a combien de personnes dans la rue, combien qui manifestent contre le racisme ? » 

- « Bah c’est un peu compliqué car il y a la famille qui était devant le tribunal en disant qu’il fallait tout casser, mais objectivement il n'y a que 50-80 personnes. Des pilleurs qui mettent le feu et fracassent des vitrines pour piquer des télés » Et là je dis « Mais vous le dites ça ? »

- « Bah les images, c’est beau, c’est impressionnant ».

Là j'ai compris. J’ai été très virulente avec mes collègues qui me répondaient « Oui mais fallait quand même être à Ferguson, c’est emblématique ». J’ai répondu « Non pas forcément. De temps en temps, il faut savoir ne pas partir sur des trucs comme ça ».

Et le lendemain, c’est là que ça a été terrible pour moi, c’est Christiane Taubira qui tweete sur Ferguson.

Donc d’un seul coup, ça prend une ampleur politique française et tout le monde commence à dire « Laurence s’est gourée, patati patata.. » et moi j’ai tenu. J’ai dit « Ecoutez si vous avez envie de faire Gaza à Ferguson, c’est votre problème, mais moi je m’y refuse. Je ne veux pas faire partie de ça, je ne veux pas faire partie de ce journalisme là ».

Je dénonce l’hystérie médiatique sur Ferguson, je pense que c’est extrêmement dangereux. Nous sommes au début de quelque chose qui est en train d’arriver. Quand il y a plus de caméras que de manifestants, c’est la télé qui crée l’événement.